« Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est occupée par les Romains... Toute ? Non ! Un petit village d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur. Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de légionnaires romains des camps retranchés de Babaorum, Aquarium, Laudanum et Petitbonum ».
Nous connaissons tous ces lignes tirées des albums d’Astérix. Il est étrange que le petit village d’irréductibles soit passé en une semaine d’Ambatobe à Iavoloha.
Sous l’œil impuissant des envoyés spéciaux des Secrétaires généraux des Nations unies et de l’Organisation internationale de la francophonie, l’armée malgache est en train d’écrire une nouvelle page de l’Histoire de Madagascar. Les officiers du CAPSAT qui ont enclenché la mutinerie il y a une semaine ont réussi le tour de force d’entraîner un revirement complet de la situation. De victime dans sa villa d’Ambatobe appelant ses supporters à grossir les barricades face aux visées de l’Emmo-nat, Andry Rajoelina est devenu le bourreau de son ancien martyr.
Désormais, Marc Ravalomanana et son dernier carré de fidèles sont retranchés à Iavoloha, à 15 kilomètres d’Antananarivo, et doivent compter sur les barricades civiles de quelques centaines de supporters pour se protéger. Il ne peut plus venir à Antananarivo pour raison de sécurité, et encore moins se déplacer en province. Président d’une République désormais limitée à un domaine de moins d’un kilomètre carré autour de son Palais, Marc Ravalomanana est isolé politiquement, militairement et géographiquement. Ses jours à la tête du pays sont comptés, et comme dans les jeux vidéo, c’est presque Game over. Sur le terrain, Andry Rajoelina a gagné, et cela était prévisible depuis une semaine, quand le CAPSAT avait basculé du côté du 13 mai, faisant voler en éclat la capacité de l’Emmo-nat à réprimer, et se posant en menace pour la garde présidentielle.
Cette mutation géographique semble s’opérer alors que la médiation internationale se fait de plus en plus discrète. Signe d’essoufflement, de découragement ou de lassitude ? Sans doute un peu des trois en même temps, en plus d’une impuissance à provoquer un consensus.
Le paradoxe des crises politiques malgaches
Malgré des efforts pour une solution locale, les diplomates locaux ont très vite montré leurs limites. Il a donc fallu procéder à une importation de diplomates, de préférence à une consommation locale. Nations unies, SADC, Commission de l’Océan indien, Union africaine, Organisation de la Francophonie : les délégations de médiateurs se sont suivies, et leurs résultats se sont ressemblés. Elles furent emprisonnées entre deux murs. D’une part, la volonté envers et contre tout de Andry Rajoelina d’aller jusqu’au bout de sa logique insurrectionnelle. D’autre part, l’incroyable incapacité de Marc Ravalomanana à percevoir l’effritement de sa popularité, allant même jusqu’à le précipiter par des décisions inutiles et prises à contretemps, comme la nomination d’un PDS. Les médiations sont donc devenues inutiles.
Vis-à-vis de la Communauté internationale, à chaque crise politique, le comportement des malgaches relève d’un paradoxe récurrent. D’une part, tous les mouvements insurrectionnels exigent une volonté d’indépendance, et affichent un refus farouche de voir la communauté internationale s’ingérer dans ce qui est présenté comme « la volonté du peuple ». D’autre part, chaque apprenti-sorcier à l’origine d’un mouvement de rue se précipite pour guetter les réactions de la communauté internationale, en espérant y voir un signe d’encouragement ou d’acquiescement, qui bien entendu, ne vient jamais aux premières semaines.
Ce paradoxe est très étonnant, et relève de la psychologie infantile : soit on est assez grand pour assumer ses bêtises, et on ne se préoccupe pas du qu’en dira-t-on ; soit on essaye d’agir de façon mature en évitant de faire des actes stupides qui n’attirent pas l’opprobre internationale. Mais on ne peut pas faire le choix d’un coup d’état, quelle que soit sa justification, et demander à ce que les Nations unies applaudissent des mains et des pieds. Car Dieu merci, la diplomatie internationale ne s’écrit pas sur la place du 13 Mai.
Pourtant, lors des mouvements de contestation, les seules voix qui sont acceptées sont celles qui vont dans le sens du poil, autrement dit celui des discours insurrectionnels. Toute opinion ayant l’outrecuidance de poser la question (apparemment stupide ou inutile) de la légalité Constitutionnelle est sévèrement pourfendue. Or, de par leur statut, les Etats ou les organisations internationales ne peuvent que condamner les coups d’Etat. La Communauté internationale est donc systématiquement huée sur la Place du 13 mai. C’était vrai en 1991, en 2002, en 2009. On tente de voir dans ses déclarations des motivations coupables : la main de la Françafrique, l’ombre du Nouvel ordre mondial, la silhouette des francs-maçons, ou tout bonnement la protection d’intérêts économiques.
Valse à trois temps
La communauté internationale doit donc s’adapter à chaque crise, et s’engager dans une valse à trois temps. D’abord, demander le respect de la légalité. Ensuite, avertir que si le mouvement insurrectionnel persiste et réussit, il y aura une rupture de aides. Et enfin, quand la situation devient irréversible, accepter le pouvoir du bout des lèvres. Car il est vrai que pour un certain nombre de raisons, aucune relation avec la communauté internationale ne peut être rompue de manière définitive. Les pays étrangers ont des intérêts économiques, voire de fortes communautés présentes dans le pays. Les organisations internationales, à l’exception de l’Union africaine, dirigent les orientations au sein des Nations unies. Concrètement, quand la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Chine et la Russie reconnaîtront Andry Rajoelina, l’ONU le fera.
Toutefois, combien de temps cela prendra-t-il ? Quelques jours, quelques semaines, quelques mois ? Nul ne le sait. En effet, les nouvelles tendances internationales rendent la situation difficile pour les putschistes. La Mauritanie et la Guinée Bissau en savent quelque chose. Une suspension, même courte et momentanée de l’aide internationale, risque d’avoir des conséquences importantes à Madagascar, dont la moitié du budget est supportée par les bailleurs de fonds. Concrètement, une suspension de l’aide budgétaire aura des impacts sur le fonctionnement de la machine administrative, le paiement des salaires des fonctionnaires, le fonctionnement des hôpitaux etc. Il faut en effet faire la différence entre l’aide budgétaire d’une part, qui est directement versée dans le budget de l’Etat pour soutenir ses opérations sociales (essentiellement santé, éducation) ; et le financement des projets d’autre part.
La France a payé très cher avec Marc Ravalomanana ses atermoiements en 2002, et on s’attend à ce qu’elle en ait pris les leçons pour 2009. Sa reconnaissance de Andry Rajoelina ne devrait donc pas trop tarder. Quant à la Banque mondiale, au FMI, à la BAD et à l’Union européenne qui constituent ce qu’on appelle « les bailleurs de fonds », leur approche plus pragmatique et moins politique que les Nations unies risque d’être un atout pour le putschiste. En effet, après une période d’attente, les bailleurs de fonds vont évaluer s’il peut faire fonctionner la machine administrative. Ces mêmes bailleurs de fonds avaient déjà soulevé en décembre 2008 les erreurs de gouvernance économique de Marc Ravalomanana, contrairement au silence complaisant du PNUD et du corps diplomatique.
Mais ils savent également qu’il faut se méfier deux fois plus d’un auteur de coup d’état, dont le respect de la règle n’est donc pas le fort quand il s’agit d’arriver à atteindre ses ambitions.





