On dit que la presse constitue le quatrième pouvoir. Double malentendu à Madagascar.
Malentendu car placer les journalistes au même rang que les ministres, parlementaires et magistrats n’est évidemment qu’une figure de style. La signature d’un éditorial n’engage que le média qui le signe, contrairement à la signature qui figure au bas d’un décret, d’une nomination, d’une loi ou d’un arrêt.
Et comme chacun préfère lire ce qui lui plaît, la presse ne prêche souvent que pour un public déjà convaincu. Dépenser 400 ou 600 Ariary pour acheter un journal qui exprime des opinions qui nous sont désagréables n’est pas un acte naturel. Et même pour les médias d’accès gratuit, l’auditeur de Radio Viva n’est pas celui de Radio Mada.
Malentendu encore, car la formule fait référence à la séparation des pouvoirs théorisée au 18ème siècle par Montesquieu : exécutif, législatif et judiciaire. Mais pour qu’il y ait un quatrième pouvoir, il faudrait d’abord qu’il y en ait trois autres.
Certes, il y a un pouvoir exécutif dans ce pays. Mais les pouvoirs législatifs et judiciaires ressemblent plus à des organes d’acquièsement, qui vivent des aumônes de l’exécutif et l’accompagnent, qu’à des pouvoirs pouvant veiller à ce que cet exécutif n’étende point ses compétences.
Mais la formule pourrait avoir un sens si au lieu de parler du type de partage de pouvoirs envisagé par Montesquieu, on imagine le partage de pouvoir comme suit :
pouvoir politique,
pouvoir économique,
pouvoir associatif (lobbies).
Oui, il y a une petite possibilité d’avoir des médias relativement indépendants par rapport à ces pouvoirs là. Nous disons bien « relativement » puisque pour exercer ce métier, il faut des autorisations administratives, un minimum de sécurité, des portes au minimum entrouvertes et de quoi équilibrer un compte d’exploitation.
C’est surtout avec le premier de ces trois pouvoirs, le politique, qu’une presse indépendante a le plus de difficultés. Toute presse indépendante se fait rapidement qualifier de « presse d’opposition ». Malgré sa volonté de neutralité, Madagascar-Tribune.com n’y échappera sans doute pas. Car l’objectivité oblige a analyser à partir de faits.
Les faits d’une opposition politique sont essentiellement des paroles. Qu’on pourra juger belles ou pas, mais qui restent des paroles. Les faits de la partie au pouvoir sont beaucoup plus souvent des actes concrets. Les opposants sont jugés sur leurs paroles, les dirigeants sont jugés sur leurs actes. Rien de plus naturel à ce que l’opinion et la presse indépendante s’attachent en priorité à analyser les actes, et que les critiques portent plus souvent sur ceux-ci.
On peut ajouter que plus les pouvoirs seront concentrés, plus les critiques aussi se concentreront sur un petit pôle. Comme l’opinion et les journalistes sont sensibles à la liberté d’expression, ils ne peuvent pour la plupart qu’être dubitatifs vis à vis d’une Haute Autorité de la Transition qui de par sa composition risque de devenir une assemblée de complaisance.
Si demain les Assises nationales n’expriment, comme on le craint, que des opinions monocolores, toute la presse sérieuse s’empressera de le souligner : les dialogues présidentiels n’ont fait qu’attirer l’attention des critiques sur Marc Ravalomanana ; les Assises ont le potentiel pour avoir le même effet vis à vis d’Andry Rajoelina. Et les agissements pour perturber l’expression des opposants, que ce soit par les jets de pierre précédant les gaz lacrymogènes et les tirs, ou la mise en avant des prisonniers politiques, ne font que faire dire in petto à l’opinion que la liberté d’expression est un tout qui ne se négocie pas par petits appartements.
En accédant au pouvoir, les hommes politiques sont bien prompts à rappeler à la presse qu’elle est « tenue à respecter la Loi », qu’elle doit être « responsable » et « respecter la déontologie ». Le nouveau ministre des Postes et des Communications, Augustin Andriamananoro a été particulièrement rapide dans ce registre, reprenant presque note pour note le répertoire de son prédecesseur Bruno Andriatavison. Le tout enveloppé d’un verbiage sur les nouvelles technologies glissé là pour faire moderne et tenter de faire diversion. On connaissait déjà l’astuce.
De tels propos ne font que contredire ceux de Andry Rajoelina sur sa volonté de promouvoir et de garantir la liberté d’expression et la liberté de la presse. En ce domaine, le meilleur conseil que l’on pourrait donner à un dirigeant, ce serait de ne pas confondre les journalistes avec les griots, ces orateurs et musiciens chargés de chanter les louanges du roi et de sa famille dans les cours africaines et de porter la bonne parole dans les villages.
Un premier geste concret en ce sens serait de ne pas utiliser de journalistes comme attachés de presse. Il y a là un mélange de genres insupportable et de toute façon peu efficace. On est soit l’un, soit l’autre, pas les deux, en tout cas pas les deux en même temps. Il ne s’agit pas des mêmes métiers, et le copinage autour d’un cocktail montrera vite ses limites.
Un deuxième geste concret serait de traiter de manière équitable tous les médias, nationaux et internationaux. Il n’y a pas que le Figaro, Le Monde, la BBC ou le Financial Times qui ont des sujets intéressants à aborder. Et des exclusivités accordées à Viva ne permettront pas de construire une crédibilité. N’oubliez pas les médias neutres ou critiques, ils existent et c’est leur audience qu’il faudra bien convaincre pour prétendre durer. Cela ne sert à rien de prêcher les convertis.
Ne demandez surtout pas à la presse d’aller contre sa nature et de « vous laisser travailler ». Son travail à elle est peut-être plus modeste que le votre, mais il inclut celui d’éclairer, de relayer l’opinion et de questionner. Et une presse aux ordres n’empêcherait pas la population de ne pas moins en penser.
You say you got a real solution
Well you know
We’d all love to see the plan
You ask me for a contribution
Well you know
We’re doing what we can
(Revolution - John Lennon/Paul McCartney)




