Au moment où dans les assises régionales on s’interroge sur le possible avenir de l’État malgache, et où par conséquent la rédaction de madagascar-tribune.com met en avant quelques réflexions sur ce sujet, on sent chez quelques lecteurs un certain découragement vis-à-vis de la notion même d’État.
Rajery interroge dans un commentaire : Faut-il vraiment avoir une Constitution ? Et Fidy se demande : puisque nous avons la conviction que ces politicards sont tous des voleurs et qu’ils sont là pour se remplir les poches, pourquoi votons-nous pour eux ?
L’État, est-ce nous ?
Il est vrai que les grognements vis-à-vis d’un État et d’une classe dirigeante qui semblent se regarder le nombril tout en plumant les populations productives afin d’alimenter un appareil coûteux, lourd et inefficace sont fréquemment sonores et provoquent perpétuellement des échos favorables.
De telles plaintes, on ne les rencontre pas uniquement à Madagascar ; des contribuables du monde entier en font. Mais les imputer uniquement à quelques mauvais coucheurs et à des populistes de mauvaise foi serait fermer les yeux sur le hiatus entre les attentes du public et les prestations du secteur étatique. Louis Marin, commissaire Européen, avait dit lors d’une visite à Madagascar qu’il fallait dans ce pays, non pas moins mais plus d’État, mieux d’État.
La réponse de la société à l’inefficacité du dispositif public et aux ajustements douloureux qui en ont résulté a été le développement du secteur informel. Heureusement encore que ces à-côtés existent : ils ont fait le PIB du pays en 1991 pendant que les fonctionnaires bronzaient au soleil de la place du 13 Mai, ils ont en 2002 maintenu les échanges entre Antananarivo et les provinces, et en 2009 ils fournissent des activités rémunératrices à bien des victimes de la crise, déflatés du secteur touristique ou des entreprises de zones franches.
On perçoit clairement cependant les limites de ces compensations par la croissance du secteur informel. L’on ne peut développer sur le long terme des infrastructures, des soins de santé ou un environnement sécurisant uniquement en s’appuyant sur les poches généreuses des bailleurs de fond étrangers. Et lorsque les règles du secteur informel se généralisent à des acteurs de tout premier plan, on n’a plus affaire à de petits poissons qui tirent un bon parti de quelques reliquats du système, mais à des requins qui dévorent tout sur leur passage en laissant des nuages de sang qui empoisonnent l’oxygène indispensable à la vie de l’océan.
Le 26 janvier 2009, les habitants d’Antananarivo ont eu un avant-goût de ce que pouvait être la vie en l’absence d’État. Le premier pistolero venu aurait sans doute pu ce jour-là ramasser le pouvoir, et dans l’angoisse généralisée, pas grand monde ne le lui aurait reproché. En de telles circonstances extrêmes, on demande très peu à l’État (ou au chef de gang qui en Somalie s’y substitue), si ce n’est un peu de sécurité. Celui qui a connu mieux ne peut cependant se contenter d’aussi peu.
La nécessaire formation des cadres
Au risque de passer pour passéiste, on ne peut s’empêcher de relever dans l’histoire de Madagascar une ou deux générations d’hommes et de femmes au tournant des années 60, au sein desquels prévalait le sentiment très fort qu’une Nation se construit sur des valeurs et un État de droit. Ces hommes et ces femmes n’étaient pas tous des dirigeants, mais à une époque où la formation conférait un prestige réel, ils avaient une influence suffisante dans la société pour transmettre et défendre les valeurs de la citoyenneté du dirigeant et de la citoyenneté des dirigés. Ces sentiments existent encore aujourd’hui, mais ils semblent plus diffus, presque timides, et l’on semble hésiter de nos jours à professer ce qui semble être des lapalissades : des évidences selon lesquelles le mieux vivre ensemble passe par le respect des personnes et de valeurs, mais aussi par une solidarité entre tous, et que cela se traduit par des règles qui doivent s’imposer simplement à chacun. À penser que « tout le monde sait cela », on a semble-t-il oublié de remarquer que bien peu nombreux sont ceux aujourd’hui qui le disent facilement, alors que le dicton affirme que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement (et ajouterons-nous, se pratique plus naturellement). Aujourd’hui, la transmission du savoir s’est faite plus froidement utilitaire et a comme perdu ce supplément d’âme.
Conséquence ou non ? Lorsque la démocratisation du début des années 1990 est arrivée à Madagascar, on eut essentiellement droit, en guise de renouvellement de la classe politique, à l’arrivée des « fils de » et des « propriétaires de ». La possession soit d’un patronyme célèbre, soit de certains signes extérieurs de réussite (zébus, 4x4 ou disque d’or) semblent être devenus les sésames indispensables pour devenir député. Je ne suis pas sûr que l’on ait vraiment gagné au change en abandonnant dans le caniveau ces universitaires certes un peu lunatiques, mais porteurs d’idéals ambitieux.
Symboles de la déchéance des ambitions républicaines ? une association des « enfants de la Première République » dont les idées semblent se limiter à l’évocation émue du nom de Papa et Maman, et un député qui trône en ressassant comme seule idée neuve depuis une vingtaine d’années la légalisation du Toaka Gasy. J’attends, avec une patience un brin limitée quand même, que le neveu d’une quelconque célébrité sportive du passé se dresse fièrement pour mettre en avant la vigueur qu’apporterait à la relance économique la généralisation de la traite des jeunes filles malgaches.
Une Nation est bien plus que la juxtaposition d’intérêts particuliers et antagonistes ; son développement nécessite un mélange équilibré entre une classe politique et une société civile qui ont chacune leur intelligence et leur rôle. Il faut reconnaître à Marc Ravalomanana la volonté d’avoir voulu rehausser le niveau global de la pensée en promouvant le leadership, en envoyant un grand nombre de personnes découvrir ce qui se passait à l’extérieur de l’île, en créant le National Leadership Institude of Madagascar... Mais les contradictions du personnage ont entraîné des dérapages qui ont fait qu’une part importante de la population a surtout gardé l’impression que ces formations étaient réservés aux Tiko boys et baby TIMs. S’il ne fallait retenir qu’un symbole de ces erreurs, ce serait celui d’une formation des maires dont la date coïncidait par trop opportunément avec celle d’un congrès du TIM.
Il reste qu’il ne peut pas y avoir de développement politique sans un semblant d’intelligentsia éclairée. Les assises régionales peuvent, par le nombre de leurs participants et le caractère studieux de ceux-ci, se prévaloir d’une crédibilité nettement plus forte que les foules du 13 mai ou d’Ankorondrano qui jusqu’ici cette année ont fait l’actualité. Mais quel pourcentage de ces participants sait apprécier le contenu d’une Constitution ou d’une Loi des Finances ? Afin que pouvoirs et contre-pouvoirs se respectent, afin que les convictions s’appuient également sur des savoirs, les reformatages de la classe politique et de la société civile malgache restent des chantiers à ouvrir.





