
Cette superbe caricature est l’oeuvre de Damien Glez, dessinateur de presse et Directeur de publication délégué de l’hebdomadaire burkinabè Le Journal du Jeudi. Il publie régulièrement sur Slate Afrique où il tient sa chronique Coupé-Décalé.
Outre les promesses de démocratie réelle auxquelles plus personne ne croit, il y a un autre thème qui est récurrent en provenance du clapier depuis plus de trois ans : tany tan-dalàna (État de Droit). Interdiction et répression des rassemblements d’opposants car tany tan-dalàna. Interdiction du retour de la famille Ravalomanana car tany tan-dalàna. Interdiction des radios d’opposition car tany tan-dalàna. Multiplication des procès pour réduire les opposants au silence car tany tan-dalàna. Etc. Pour les récalcitrants et les fortes têtes, le Code Pénal fournira aux moracrates un menu varié : outrage à agents publics, déstabilisation, atteinte à la sécurité publique, mutinerie, tentative de coup d’État, organisation de rassemblement interdit, destructions de biens, trouble de l’ordre public, atteinte à la sureté de l’État, diffusion de fausses nouvelles…
Le Droit positif (ensemble des règles de Droit « à un certain moment et dans un endroit donné ») n’est pas nécessairement conforme aux règles morales ou la démocratie. Par exemple, au temps du nazisme, le Droit positif en Allemagne a permis la Shoah. Depuis le XVIème siècle, le Droit positif dans les pays européens a permis la colonisation en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Les textes qui fondent le Droit positif ont donc souvent été des textes écrits, interprétés et appliqués pour servir les intérêts des dirigeants, en particulier dans les pays en voie de développement qui n’ont pas encore mis en place les institutions fortes, préalables nécessaires à l’État de Droit.
« Mais c’est la dure loi de la guerre : après la bataille, l’écriture de l’Histoire appartient aux vainqueurs » disait de façon fort pertinente la journaliste sénégalaise Anne Khady Sé. Mais cela n’existe pas que dans le domaine de l’Histoire : cela est également valable pour l’écriture et l’application du Droit. Par exemple, la Place de la démocratie inaugurée en grandes pompes par Andry Rajoelina en janvier 2009 devient interdite aux rassemblements d’opposants en mars 2009, dès que le DJ est parvenu à ses fins. Les actes de coup d’État et de mutinerie sont réprimés par les dirigeants du clan hâtif quand ils en sont victimes, mais sont affublés du ridicule vocable de « lutte populaire » ou de « soutien de l’armée à la révolution » quand ils en étaient auteurs. Enfin, divers Ministres de la propagande du régime de transition ont menacé de leurs foudres plusieurs radios (Free FM en 2012, Radio-Fahazavana et Radio-Mada en 2009), alors que la Radio Viva en faisait autant, sinon pire en 2009, sans que cela n’ait apparemment gêné la conscience déontologique de ceux qui aujourd’hui s’auto-proclament (sans grande crédibilité) moralisateurs de la vie médiatique.
Un outil d’épuration politique : l’État de Droit à géométrie variable
L’État de Droit est un État dans lequel les Lois sont respectées. Les Lois ont été écrites, d’une part pour organiser le « vivre ensemble » au sein de la communauté, mais également pour protéger les citoyens contre les actes arbitraires des dirigeants. Or depuis l’arrivée au pouvoir de Rajoelina, Madagascar a inauguré le concept d’État de Droit à géométrie variable. Ce qui prime, ce ne sont plus les lois écrites, mais les lubies qui passent par ce qui sert de cervelle aux dirigeants actuels et à leurs griots. Pouvoir absolu, qui ne supporte pas la présence et l’expression d’idées contraires ; qui foule le Droit aux pieds en toute impunité ; et qui veille à faire de l’épuration politique systématique en éliminant ou en faisant taire les opposants : ce totalitarisme avéré n’est-il pas l’antichambre de la dictature contre laquelle Monsieur Rajoelina prétendait pourtant se battre du temps du Président Ravalomanana ?
Depuis trois ans et demi, les violations de l’État de Droit se multiplient. Il ne s’agit pas uniquement du scandaleux épisode qui est survenu vendredi au détriment de Lalao et Gergana Ravalomanana. On pourrait citer entre autres les abus de la Cellule nationale mixte d’enquête (CNME) au début du coup d’État ou ceux des Forces d’intervention et de sécurité (FIS), qui, du point de vue de l’existence légale, tiennent plus de milices que de forces républicaines. La flicaille a d’ailleurs encore fait encore des siennes la semaine dernière : quelques mois après l’assassinat par des policiers du magistrat Rehavana à Toliara, les membres du Groupe d’intervention rapide (GIR) à Antananarivo ont tenté de soustraire à une décision de justice cinq des leurs qu’un magistrat avait décidé de placer en mandat de dépôt. On notera que depuis que Rajoelina s’est installé par des moyens peu orthodoxes à la tête du pays, les forces dites de l’ordre remplissent plus souvent les colonnes des journaux pour les faits divers que pour leurs exploits contre les gangsters. Quand ce n’est pas à la rubrique humour, grâce aux pitreries de leurs déclarations : complots à base de gri-gris, bombinettes artisanales, découvertes de drogue chez les proches de l’opposition…
Par contre, dans cet État de Droit à la sauce Rajoelina, il ne semble pas y avoir beaucoup d’enquêtes contre les alliés du régime. Ainsi, il y a eu plusieurs limogeages, mais sans explications transparentes. Un ministre accusé dans les médias par une entreprise de travaux publics de racket a été limogé, mais s’est retrouvé recasé dans le Parlement de transition ; un ministre écarté pour indélicatesses avec les finances publiques, tente maintenant de réapparaître dans le jeu politique en créant son parti. Un policier a été récemment limogé malgré ses liens familiaux avec le Secrétaire général de la Présidence, du fait de frasques tellement grosses qu’il était devenu impossible de les couvrir. Mais on ne s’étonnera pas de le voir recasé plus tard, peut-être comme Ambassadeur, ou directeur de l’École de police pour y enseigner la déontologie. Quant au bois de rose, à part les boucs émissaires épinglés pour servir d’exemple et d’écran de fumée, la Justice (si justice il y a) du pouvoir de transition évite de s’intéresser aux commanditaires, tout comme elle reste sourde aux protestations des grandes entreprises pour tentatives d’extorsion de fond, en particulier dans le secteur minier.
Encore et toujours la « winning coalition »
Je ne prétends pas avoir toujours eu raison, et je reconnais même avoir eu tort sur quelques points. Mais il ne me semble pas m’être trompé de beaucoup en affirmant que les thèmes véhiculés par Andry Rajoelina pour justifier son coup d’État (démocratie, bonne gouvernance, État de Droit) n’étaient qu’une façade hypocrite pour permettre à une clique affamée d’accéder au pouvoir et à ses avantages : cette « winning coalition » qui s’est installée au pouvoir va tout faire pour y prendre racine, afin de ne pas laisser s’estomper trop vite l’accès aux ressources (y compris le racket de grandes entreprises, surtout actuellement dans le secteur minier), et ce, au mépris de toute moralité et des lois en vigueur.
Plusieurs abrutis congénitaux (en autant de syllabes que vous voulez) font actuellement semblant de verser des larmes de crocodile pour noyer leur prétendue bonne foi : « on a cru en Rajoelina, mais il nous a déçu, il ne faut pas nous en vouloir d’avoir voulu espérer en un homme nouveau ». Mais parbleu, comment une personne ayant un Q.I. minimal peut-elle placer sa confiance dans le sens démocratique et la capacité à faire régner l’État de Droit chez quelqu’un qui ne s’est pourtant embarrassé d’aucun scrupule pour faire un coup d’État ? Ceux qui l’ont soutenu il y a trois ans sont tout aussi coupables que lui de la situation actuelle et de ce qui pourrait survenir, à commencer par les rats qui commencent à quitter peu à peu le navire après avoir fricoté avec le régime hâtif en tant que Ministre, membre des institutions (Congrès ou Conseil supérieur de la Transition), ou participant au comité de rédaction d’une soit-disant Constitution. Ce ne sont pas leurs déclarations critiques de putschistes repentis qui va leur donner l’absolution devant le Tribunal de l’Histoire.
Les éjaculateurs précoces de critiques à l’emporte-pièce vont sans doute encore une fois nous éclabousser de leurs habituelles éructations de tartuffes. Mais quand les pitres du pouvoir actuel, après toutes ces bêtises sans honte et sans scrupule, prétendent ensuite avoir la volonté d’organiser des élections propres, je ne peux que ricaner. Et entendre les dirigeants actuels parler de tany tan-dalàna, c’est comme si Hitler se mettait à parler de fraternité universelle ou Al Capone du respect de la légalité.
Le Droit et ses tordus : depuis cet édito d’ octobre 2010, rien n’a changé. On sait qu’en termes de moralisation de la vie publique, il n’y a rien à attendre et à espérer du clapier. Par contre, Jean Omer Beriziky (Job) a bénéficié depuis plusieurs mois de signes de soutien fort de la part de la communauté internationale, et a l’avantage d’être quasi-inamovible pour cause de Feuille de route : celle-ci sert de couche-culotte aux hâtifs pour camoufler leur trop-plein. Job a donc les atouts pour s’imposer face aux dérives hâtives, à condition d’en avoir le courage et la volonté. Car à force de se montrer impuissant devant les actes arbitraires des cercles de la « winning coalition » qui gravitent autour d’Andry Rajoelina et qui se comportent en gouvernement parallèle, Job risque de finir par perdre toute crédibilité. A moins que, comme son illustre homonyme, il attende avec foi la miséricorde divine.







