Dans les pays où les jurés au sein d’un tribunal sont issus du public, le serment qu’ils doivent prêter est loin d’être anodin. En France par exemple, il sont sommés de répondre « je le jure » à la longue série d’obligations suivante : « Vous jurez et promettez d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse les charges qui seront portées contre X..., de ne trahir ni les intérêts de l’accusé, ni ceux de la société qui l’accuse, ni ceux de la victime ; de ne communiquer avec personne jusqu’après votre déclaration ; de n’écouter ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l’affection ; de vous rappeler que l’accusé est présumé innocent et que le doute doit lui profiter ; de vous décider d’après les charges et les moyens de défense, suivant votre conscience et votre intime conviction, avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre, et de conserver le secret des délibérations, même après la cessation de vos fonctions ».
À Madagascar, les Cours criminelles comportent quatre assesseurs tirés au sort parmi les citoyens âgés de 25 ans ou plus, sachant lire et écrire et jouissant de leurs droits civiques et politiques. Malheureusement, le rôle des assesseurs apparaît souvent effacé par rapport à celui du professionnel qu’est le Président de la Cour.
Il n’empêche que ceux qui auraient à juger un jour d’une affaire comme celle du 7 février 2009 porteraient une lourde responsabilité sur leurs épaules. Et j’invite tout un chacun à relire attentivement le serment ci-dessus pour estimer en son âme et conscience s’il pourrait être à la hauteur de cette responsabilité, et s’il assumera pleinement ses responsabilités de citoyen ou s’il préfèrera moins courageusement se faire porter pâle.
On n’est pas aujourd’hui en manque de Saint-Just prompts à diaboliser leurs adversaires, mais ce sera une toute autre trempe de personnalités qu’il faudra trouver pour assumer dignement ce rôle d’assesseur. Sur le 7 février, beaucoup a été dit, mais même un an après, on manque encore d’informations clés et d’investigations réellement contradictoires permettant de prendre le recul nécessaire. Qui peut prétendre qu’en son sein, ne s’est pourtant pas cristallisée une opinion quasi-définitive sur ces faits tellement médiatisés ? Il faudra cependant l’oublier si l’on souhaite remplir correctement ce rôle.
Questionnements intimes
Au nom du principe de la présomption d’innocence, je ne suis pas a priori enclin à penser que Marc Ravalomanana ait une responsabilité personnelle dans cette tragédie, mais je ne peux complètement l’exclure. Inversement, je suis enclin à penser qu’Andry Rajoelina et Monja Roindefo ne peuvent être entièrement dédouanés de cette affaire, mais conclure à un scénario prémédité à l’avance me semble aujourd’hui bien hâtif. Mon intime conviction, bien fragile à cette heure, est que de part et d’autre, nous avions des personnages prisonniers : à la fois de leur image et de la foule de leurs partisans. Quant à répondre comment, confronté à des circonstances semblables, on aurait pu personnellement réagir, cela reste pour l’instant très présomptueux.
Vis-à-vis des acteurs directs confrontés sur le terrain ce jour là, la même prudence devrait être de mise. J’ai pour l’heure tendance à trouver certains beaucoup trop prompts à disculper les soldats de la garde présidentielle en évoquant des mots comme légitime défense : ils me semblent faire l’impasse sur le principe de proportionnalité qui définit juridiquement la notion de légitime défense. Qu’il y ait eu des morts en de telles circonstances n’est pas réellement pour surprendre. Qu’il y en ait eu 31 est une toute autre affaire. Mais ces soldats étaient-ils libres de leur consentement ? Et inversement, peut-on disculper les manifestants ?
Personne ne m’a jamais invité à être juré de Cour criminelle. Mais si cela arrive un jour, il me faudra bien prononcer, en pensant à ce que j’ai de plus cher au monde, ces mots terribles : « je le jure ».





