Une organisation de la société dite civile avait relevé très opportunément que les valeurs républicaines n’avaient pas vraiment pénétré les esprits à Madagascar, puisque dans notre langue, le mot pouvoir (Fanjakana) se confond avec celui de royauté. Dans nos traditions, le roi était un souverain absolu, ayant droit de vie et de mort sur ses sujets, et nos présidents successifs sont entrés assez facilement dans ce moule.
Lors de l’instauration de la République, l’influence de De Gaulle est passée par là, et la première république est passée rapidement d’un régime présidentiel à un régime super-présidentiel. Il faut dire qu’à une époque où l’on ânonnait encore dans les écoles « Nos ancêtres les Gaulois », les cadres du parti fort de l’époque, le PSD, ne pouvaient que contempler avec envie le spectacle d’une France ayant à sa tête un sauveur dont le patronyme coïncidait si curieusement avec l’Histoire du pays. Ils allaient en conséquence chercher à créer une identification similaire en présentant Philibert Tsiranana comme le Père de la Nation ou le Père de l’Indépendance.
Le pli était pris, et les successeurs de Tsiranana cherchaient tous à se prévaloir d’une glorieuse paternité : père de la Révolution Socialiste Malgache pour l’un, de la Démocratie pour l’autre, de l’indépendance par rapport à la France pour un troisième. Je vous laisse juge de la santé des rejetons issus de ces illustres gonades.
En tout cas, les Premiers Ministres lorsqu’ils existaient (la Première République se passait tout simplement de la fonction) étaient la plupart du temps de simples exécutants de la volonté du Président, qui était le véritable chef de l’Exécutif.
Le Chef de l’État n’avait de ce fait plus grande crédibilité pour exercer son rôle de père arbitre : selon les Constitutions successives, le Président de la République était par exemple aussi celui du Conseil Supérieur de la Magistrature, il exerçait le droit de grâce, supervisait l’Inspection Générale de l’État, avait le pouvoir de dissoudre l’Assemblée et de provoquer de nouvelles élections en cas de crise politique grave, et si nécessaire de proclamer une situation d’exception.
La réalité était plutôt qu’il était quasiment impossible à nos Présidents de prendre le recul nécessaire pour défaire lorsque nécessaire les actes de leur propre activité de chef de gouvernement. Et ils ne pouvaient guère se poser en arbitre posé des crises lorsqu’ils étaient à l’origine ou au cœur des dites crises.
Une telle situation ne pouvait que provoquer quelques problèmes. Lorsqu’au début des années 1990, les Conférences Régionales et Nationales entreprirent de corriger cette concentration des pouvoirs, elles eurent quelque peu tendance à sur-réagir en adoptant non seulement un régime parlementaire, mais en gravant dans le même temps dans la Constitution un système électoral à la proportionnelle au plus fort reste.
Comme l’on n’était pas à une incongruité près, il avait été cependant maintenu l’élection du Président de la République au suffrage universel direct, ce qui permit d’assister au spectacle inédit d’un bénéficiaire de la légitimité du suffrage universel regardant impuissant les marchandages plus ou moins sordides (merci Maître Ravony pour les dons de véhicules 4x4) d’une assemblée partagée.
Une telle construction ne pouvait durablement se justifier. Au lieu de rectifier le suffrage proportionnel par un dosage adéquat de scrutin majoritaire, Zafy Albert choisit de rétablir le bon vieux régime présidentiel. Ses successeurs s’empressèrent d’aller dans le même sens, ce qui fait que, si nous sommes toujours théoriquement sous la 3è République, le monstre qui ces derniers temps nous sert de Constitution ressemble à peu près autant à celle concoctée par la Conférence Nationale de 1992, que les rictus de Mickaël Jackson après sa 14è opération de chirurgie esthétique rappellent le sourire bon enfant du benjamin des Jackson Five.
Ces régimes présidentiels ont surtout contribué à produire quelques mémorables bananes [1]. La quête d’hommes providentiels a tari les argumentations ; la différenciation ne se fait plus du tout sur le sérieux et le réalisme des programmes, mais sur le sourire carnassier et les promesses non étayées de candidats dont le ramage est censé tout dire du plumage que l’électeur subira. Dans un pays dont, dit-on, la culture favorise la concertation, l’on se retrouve régulièrement dirigé par des individus dont on ne sait s’ils ont des idées, car n’ayant jamais eu à annoncer leurs intentions réelles dans les campagnes électorales.
Il est temps de rappeler que parmi les grands pays reconnus démocratiques, seuls deux d’entre eux ont un régime présidentiel. Ce sont malheureusement les plus connus à Madagascar : la France et les États-Unis. La France, si elle a guillotiné ses rois, a dû en garder une certaine mauvaise conscience : elle n’a pas réussi à renoncer à une forme de pouvoir monarchique, que ses ex-colonies perpétuent elles aussi avec beaucoup moins de réussite. Les États-Unis, quant à eux, compensent un régime présidentiel pur (pas de premier Ministre) par une stricte séparation de pouvoirs (le Président n’a pas le pouvoir de dissoudre le Congrès).
Toutes les autres démocraties ont pour leur part opté pour un régime parlementaire, et ce n’est probablement pas un hasard. Pour se présenter en tant que courant cohérent devant les électeurs, les candidats sont obligés de se définir un peu plus précisément qu’en se référant à une seule personnalité. La nécessité de coopérer au sein d’un groupe assure également un comportement plus modéré et plus consensuel que la conduite d’un homme seul, trop seul.





