Mandria am-piadanana ry Elie Rajaonarison. Pour lui rendre hommage , je vous partage un interview qu’il a eu en 2006 avec un journaliste où il maetelle son attachement à la liberté d’expression , une liberté d’expression de plus en plus bafoué aujourd’hui, plus encore que du temps de Ra8 :
14.07.2006
« Les intellectuels malgaches ne doivent pas se taire pour ne pas être taxés plus tard de complices des dérives », estime le poète universitaire Elie Rajaonarison
* Dans ce « peu d’ouverture » comme vous le qualifiez, les intellectuels malgaches sont souvent absents des débats ?
Cette question est très importante. D’abord, il faut revenir à la définition et se mettre d’accord sur ce que nous entendons par « intellectuel ». Si par intellectuels, nous entendons tout simplement les universitaires alors je ne suis pas d’accord parce que les universitaires ne sont pas tous des intellectuels. Et les intellectuels ne sont pas simplement des universitaires. Si nous disons que les intellectuels comme du temps de Sartre, ce sont les écrivains, je suis désolé mais ce ne sont pas tous les écrivains qui sont des intellectuels. Les intellectuels sont à mon avis des maîtres à penser. Ce sont des gens qui réfléchissent d’abord sur la condition humaine. Ils sont sensibles à cela et ont un œil et une oreille critiques, donc les cinq sens en éveil, en émoi sur tout ce qui concerne l’Homme. L’intellectuel, c’est quelqu’un qui est très enraciné dans sa culture, à fleur de peau par rapport à ce qu’il est et à ce d’où il vient, mais qui est en même temps branché sur l’universel et qui a donc aussi un œil attentif sur ce qui se passe dans le monde. C’est tout un ensemble de qualités qui fait que l’on est intellectuel. C’est un brasseur et un agitateur d’idées ! C’est quelqu’un qui peut créer un débat à partir de situations, et voilà le mot est lâché. Quand on me parle d’intellectuel, je pense à deux choses ; à Sartre et à ceux qui ont vécu à la même époque que lui. L’écrivain, l’intellectuel est en situation. C’est celui qui est en situation et la vit profondément. Ensuite, je pense aux causes. On dit qu’il y a des petites et des grandes causes. Moi je dis qu’il y a des causes pour lesquelles il faut se battre, il faut être présent pour manifester, pour dire les choses. L’intellectuel, c’est celui qui dit les choses. Je ne parlerai pas de militant mais c’est celui qui en situation, dit et parle de ces causes…
* Ce ne sont pas les causes à dire qui manquent dans ce pays, et pourtant on n’entend pas et on ne voit pas beaucoup les intellectuels…
C’est pour cela qu’il faut se mettre d’accord sur la définition. Le terme intellectuel a été mis en avant avec l’affaire Dreyfus qui a divisé l’opinion publique en France. Là, des intellectuels ont manifesté. D’un côté, Émile Zola, Péguy et consorts et d’un autre Maurice Barrès et les autres. Les uns partaient de la base de l’universalisme de la justice et les autres avaient comme valeur la patrie, la fierté et l’honneur de l’armée. Par rapport à cela, dans le cas de Madagascar, où sont ces intellectuels ? Qui sont-ils, avant de dire qu’il y a un silence des intellectuels à Madagascar. La réponse, c’est qu’il y a des intellectuels à Madagascar. Heureusement qu’il y a des maîtres à penser, qui réfléchissent, qui sont en situation et qui sont sur des causes qui leur tiennent à cœur à Madagascar. Il y a des gens qui, heureusement, se battent pour des causes. Malheureusement, on ne les entend pas, on ne les voit pas. On dit, et c’est devenu une expression depuis que le FFKM l’a dit : « Miasa mangina ohatry ny FFKM » (travailler en silence comme le Conseil oecuménique des églises chrétiennes, Ndlr).
* Qu’est-ce qui se passe, on ne les entend plus parce qu’on ne leur donne pas d’espace pour s’exprimer ou parce que les gens n’ont plus envie de les entendre ?
Je ne sais si les gens ont envie de les entendre ou pas. Avec toutes les foutaises que l’on dit et que l’on écrit ici et là, les gens écoutent et lisent quand même. Mais il y a les deux. Il y a le fait que ces intellectuels pour telle ou telle raison se taisent. Ce n’est pas parce qu’ils n’osent pas, c’est parce qu’ils ne veulent plus s’exprimer.
« Faire date pour ne pas être plus tard taxés de complices »
* Dans une société en pleine transformation comme Madagascar, est-ce qu’ils ont “le droit au silence”, le droit de se taire à votre avis ?
Ça c’est une autre question, mais c’est un choix. Comme je l’ai dit, il y a des intellectuels qui ne veulent pas s’exprimer mais choisissent le « miasa mangina ». Je m’excuse mais ils se disent peut-être – « ny asa vita no ifampitsarana » – qu’on juge l’Homme par ses réalisations. Mais en même temps, il y a aussi le fait qu’on ne les laisse pas s’exprimer. Pour justement revenir à ces espaces d’expression, est-ce qu’ils sont réellement ouverts et offerts à la réflexion ? Ou bien au nom d’une certaine idée, sur certaines radios, on dit « rien que de la musique ». « Tsy be teny, fa be mozika », je veux bien. Dans certaines émissions télé, j’entends : « ici, on n’est pas bavards. Ici, on ne discute pas. » Où est la place de l’intellectuel là-dedans, parce que lui il discute ? L’intellectuel ne bavarde pas, il lance des idées, il soumet des idées à la discussion. Moi j’ai été en butte à des situations comme cela. On me pose une question et on m’oblige à répondre en une minute. Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Cependant, les intellectuels qui se taisent actuellement pour diverses raisons, ils doivent quand même beaucoup réfléchir pour ne pas, plus tard, être taxés d’avoir été complices de telle ou telle dérive des situations. Vous savez, la montée d’Hitler ne s’est pas faite en deux jours. Hitler a mis une dizaine d’années pour monter au pouvoir. Les intellectuels allemands d’alors pour diverses raisons n’ont rien dit. Il se sont tus. La population abasourdie s’est également tue pour finalement dire : « Voilà Hitler ! »
* Iriez-vous jusqu’à faire le rapprochement avec Madagascar ?
Non, je fais juste une référence historique. Je parle de l’autre siècle. Je dis qu’il faut faire attention parce que ça risque à terme de se retourner contre les intellectuels. Alors, même si les médias ne sont pas ouverts, il faut chercher à dire les choses, il faut faire date pour pouvoir affirmer par la suite : « oui, à telle époque, nous avons dit ceci, nous avons agi dans ce sens. » Et demain, on ne sera plus taxés d’avoir été complices et d’avoir été même des agents avec notre silence. On peut prendre de nombreuses références historiques de ce genre, mais il ne faut pas attendre d’être jugés par l’Histoire. Il faut agir dans le présent.
« Le temps est à l’action bête »
* Peut-on dire que c’est une partie de la culture malgache vouée à l’oralité et à la discussion qui part un peu en miettes ?
Il y a tout ça mais pas seulement. Puisque l’intellectuel ne peut pas se battre pour les causes qui lui tiennent à coeur qui sur les ondes qui sur les pages de la presse écrite, alors il se bat dans la vie quotidienne avec ses actes. Oui, je dis qu’il y a une certaine responsabilité de l’intellectuel quand il se tait mais il faut aussi voir où et comment. Moi j’ai été parmi les premiers à dénoncer le silence des intellectuels en 1999 alors qu’il y avait eu tellement de causes et de situations et l’on aurait dû parler, mais force avait été de reconnaître où et comment ? On m’a dit : « on va s’emparer de telle ou telle radio, de telle ou telle tribune. » Moi, j’avait dit : « ce n’est parce qu’il y a des tribunes ou des ondes que l’intellectuel aura forcément droit à l’antenne, à l’écran ou à la page, et à être écouté. » Parce qu’il y a des programmateurs qui n’apprécient pas ce genre. Je ne dis pas qu’il faut tout rejeter sur les responsables de la presse et de la communication. Ce serait très malhonnête. En même temps il y a une responsabilité de la société globale qui, dans sa misère et sa déchéance intellectuelles, n’a plus et ne veut plus avoir le temps d’écouter un débat et qui dit à cette radio et à cette presse : « nous, on veut de la musique et rien d’autre. » Donc, il y a une responsabilité aussi de la société, parce que nous sommes dans une société de débat, d’échanges d’idées, de « dinidinika » et de « resaka ». Et là je rejoins votre question, oui, nous avons perdu cela.
* On dit que le temps maintenant est à l’action…
Alors à ce moment-là, le temps est à l’action… bête parce qu’avant d’agir il faut réfléchir.
* Il y a ceux qui disent aussi que l’on a beaucoup trop réfléchi depuis tout ce temps. Cela peut en être une cause aussi, n’est-ce pas votre avis ?
On dit cela pour les gens qui réfléchissent sans rien faire. En ce qui me concerne, en ce qui nous concerne, la réflexion se nourrit de l’action. Et l’action fait suite à la réflexion. Il ne faut jamais croire qu’il y a des pratiques sans théories. Les théories débouchent normalement sur de la pratique. Et c’est là que j’aimerais parler de la responsabilité de la société globale, des médias et des intellectuels qui ne font pas part de leur théorie et de leur vision des choses. Nous manquons terriblement de vision actuellement, parce que nous manquons de visionnaire, de gens qui expriment leurs visions. Ce n’est pas parce qu’ils n’existent pas. Prenons le cas d’une personne quelconque et qui rêve de faire de Madagascar une île verte. Il agit, il se bat mais est-ce qu’on lui a déjà donné l’antenne ou la page pour dire ce qu’il a dans sa tête ? Il y a des gens, comme ça, qui luttent dans les ONG, dans les associations pour faire de Madagascar une île verte, si l’on part de cet exemple. Voilà des intellectuels, qui agissent et qui ont une vision. Si on leur permet de s’exprimer, je vous assure qu’ils auront beaucoup de choses à dire. Parfois aussi, il y a des journalistes qui obligent un peu les gens à dire ce qu’ils pensent. Pourtant, il y a des gens qui sont timides, et à partir du moment où ils sentent que celui qui fait l’interview n’est pas tellement d’accord avec ce qu’ils ont à dire, ils se taisent, se recroquevillent et rentrent dans leurs coquilles, et on va dire : « ils ne sont pas des intellectuels alors ? » Donc, je suis un peu entre l’intellectuel engagé de Sartre qui dit les choses et l’intellectuel engagé de Elie qui fait les choses. En fait, et il faut le souligner aussi à Madagascar, et c’est là une contradiction fondamentale de tout ce que je viens de dire, c’est qu’il faut dire ce que l’on fait et il faut surtout faire ce que l’on dit. Il y a cette relation très étroite entre l’action et le verbe, c’est-à-dire la réflexion qui vient avec l’action. Il faut dire ce que l’on fait. On dit : « je vais faire ceci » et ensuite il faut faire ce qu’on dit. Ici, soit on fait, soit on dit. On dit les choses et on ne les fait jamais, ou, on fait les choses et on ne les dit jamais. Pour qu’il y ait des intellectuels qui s’expriment, il faut tout simplement revenir à cette base. A l’époque, les intellectuels malgaches étaient les Hagamainty et les Hagafotsy, ou encore les Andrianampoinimerina, Rabefiraisana ou Radama I. Voilà des intellectuels qui étaient aussi des hommes d’action et qui ont laissé des réflexions. Quand on lit les Tantaran’ny Andriana (L’Histoire des Rois) il y a une longue réflexion à retenir issue des kabary d’Andrianampoinimerina sur les marchés. C’est une source de réflexion d’un intellectuel. Mais Andrianampoinimerina, il n’a pas fait que tourner les pouces. Il n’a pas fait que dire ce qu’il pense des marchés, il les a réalisé. Je prends ces gens-là pour qu’on ne m’accuse pas d’être avec ceci ou cela de l’époque contemporaine, mais voilà des intellectuels qui ont dit et qui ont fait ce qu’ils ont dit qu’ils allaient faire