Avec l’enterrement de Guy Willy Razanamasy hier après-midi, c’est une lumière de plus qui s’éteint définitivement à Madagascar. Quel héritage politique laisse celui qui fut un des rares Malgaches à avoir pu démontrer une stature d’homme d’État ? Issu du secteur privé avant de rentrer dans le milieu politique, il fut un des dignes fils de l’Imerina (de la lignée des Andriamasinavalona), et également un franc-maçon qui ne s’en est pas beaucoup caché. À sa manière, il a apporté une contribution majeure pour tenter de bâtir de nouvelles fondations pour Madagascar. Quelle tristesse en voyant actuellement ce que ses successeurs ont fait de ce pays…
Rappelons-nous un instant du contexte de sa nomination au poste de Premier ministre de la transition, en août 1991. Le pays faisait face à une crise sans précédent organisée par l’opposition contre Didier Ratsiraka : celle-ci avait réussi à se fédérer au sein des Forces vives autour de deux hommes, le Général Jean Rakotoharison et le Professeur Albert Zafy. Depuis plusieurs semaines, les manifestants occupaient chaque jour la Place du 13 mai. Première victime : l’économie. Les entreprises furent saignées de leur effectif, les ouvriers sortant volontairement (et surtout sous la contrainte des militants des Forces vives) pour grossir le rang des manifestants. Alors Président de la délégation spéciale de la Capitale, Guy Willy Razanamasy refusa toujours de donner aux forces de l’ordre l’autorisation de tirer sur la foule, malgré la pression de Didier Ratsiraka.
Pour se défendre de cette fronde qui prenait de plus en plus d’ampleur, l’Amiral Ratsiraka ne trouva comme solution que l’attisement des démons du tribalisme. Il se mit alors à favoriser l’érection de dynamiques tendant vers la mise à l’écart d’Antananarivo (comme par exemple, le Collectif des officiers des cinq Faritany ou l’Amicale des cadres des cinq Faritany), et surtout, en apportant dans le débat politique le concept de fédéralisme. Sous couvert de vouloir améliorer la décentralisation, l’objectif tactique était en fait de circonscrire la crise au seul Faritany (province) d’Antananarivo, et d’insinuer que les autres provinces ne se sentaient pas concernées par le mouvement de contestation dont l’épicentre était dans la Capitale. Le régime Ratsiraka institua donc des États fédérés à Toamasina, Antsiranana, Fianarantsoa, Mahajanga et Toaliara. S’appuyant sur un groupe d’officiers rebelles (sous la houlette du sinistre capitaine Coutiti) et ayant été formés dans les pays de l’Est à la belle époque du communisme, les manœuvres de Didier Ratsiraka provoquèrent également des affrontements entre civils fédéralistes et pro-Forces Vives dans plusieurs villes.
Voilà donc la poudrière sur laquelle Madagascar était assis quand Guy Willy Razanamasy fut appelé pour prendre les destinées du Gouvernement. Pour la première fois dans l’histoire de la République, un Premier ministre eut toutes les latitudes pour choisir les membres de son équipe, sans que le Chef de l’État n’y mette son grain de sel. Trois gros chantiers se présentèrent à lui : l’apaisement politique, la reprise économique et la gestion du mouvement fédéraliste. On connait les péripéties, et l’aboutissement à la Convention du 31 octobre 1991 qui engagea le pays dans une transition de deux ans.
Auparavant, on eut à déplorer la manipulation de la Marche de la liberté, créée par les Forces vives pour obtenir les martyrs nécessaires : les manifestants partirent stupidement à l’assaut du Palais d’État d’Iavoloha. Guy Willy Razanamasy fit de son mieux pour dissuader les leaders des Forces vives, mais sans résultats. L’humaniste qu’il était fut profondément meurtri que des Malgaches n’aient aucun scrupule à envoyer des compatriotes à l’abattoir, juste pour parvenir au pouvoir.
Dix-huit ans plus tard, la même tactique inacceptable fut utilisée pour le même objectif, et avec le même résultat. Cependant, il y a une grande différence entre le 10 aout 1991 et le 7 février 2009 : les meneurs de 1991 étaient présents physiquement lors de la Marche de la liberté, et ne se sont pas contentés d’attendre, le postérieur bien au chaud dans leur salon, que leurs partisans se fassent tirer dessus. Avant de verser des larmes de crocodile au téléphone. Par ailleurs, si on fait des recoupements, on s’apercevra qu’il y a des stratèges à neurones de crapules qui hantaient déjà l’entourage des Forces vives, et qui étaient également dans l’ombre d’Andry Rajoelina en février 2009. Le style de cuisinier diabolique et nuisible qui considère qu’en politique, on ne fait pas d’omelettes sans casser les œufs.
Rallumer le feu ?
Que peut-on alors retenir du modèle laissé en héritage par Guy Willy Razanamasy , que les journalistes surnommaient affectueusement « Lesola », du fait de sa calvitie. Rappelons que la Convention du 31 octobre 1991 avait concentré dans ses mains l’essentiel du pouvoir exécutif, ne laissant que l’honneur de titres ronflants à Didier Ratsiraka et Albert Zafy.
M. Razanamasy était donc le véritable patron du pays. Il sut en user sans jamais en abuser, se comportant en véritable pater familias, démontrant un sens de l’État, et surtout un respect de l’intérêt supérieur de la Nation. Au nom du Fihavanana, il privilégia sans cesse le dialogue, et usa de sa stature de raiamandreny [1] pour démontrer une extraordinaire capacité de rassembler et de réconcilier, et ce malgré quelques dérapages dus à des éléments incontrôlés ou écervelés de la classe politique. Sa méthode rencontra un succès dans plusieurs domaines majeurs, dont la reddition des officiers mutins à Antsiranana, et après plusieurs péripéties, l’apaisement avec le mouvement fédéraliste [2] grâce aux deux conventions de Mahambo.
Comme tout être humain, il avait certainement des défauts, mais ceux-ci ne l’empêchèrent jamais de remplir sa fonction de Premier ministre avec intelligence, sagesse et dignité. Cela lui permit en particulier de s’imposer aux militaires, dont plusieurs chefs étaient pourtant membres des réseaux fidèles à Ratsiraka. Guy Willy Razanamasy a laissé la marque d’un homme qui donnait de la valeur à des mots : démocratie, intérêt supérieur de la Nation, libertés publiques, patriotisme, Fihavanana etc.
Il a également démontré que pour prétendre diriger un pays, il était nécessaire d’avoir la compétence que procurent les études et surtout une riche expérience de la vie. Ses réseaux lui permirent de faire revenir au Gouvernement certains grands commis de l’État de valeur du temps de la Première République, comme Alfred Ramangasoavina ou Césaire Rabenoro, mais aussi d’avoir la contribution de conseillers spéciaux brillantissimes tels que Raymond Rabenoro. Pour gérer la transition, il a beaucoup recruté dans l’aristocratie et la haute bourgeoisie Merina, mais a su également montrer un respect réel et une volonté de collaboration avec les gens de qualité venant des autres régions.
Et quand la mission qui lui avait été assignée de diriger la Transition fut terminée, il se garda bien de céder aux sirènes du pouvoir et de se présenter aux élections présidentielles de 1992. Toujours soucieux de Fihavanana et de réconciliation entre les Malgaches de tous les Faritany, il se mit en tête de pousser dans la course Jacques Rabemananjara, du fait de ses origines familiales qui le liaient à la fois aux Merina et aux ressortissants des côtes. Pour un certain nombre de raisons, cette manœuvre était à mon avis vouée à l’échec. Mais Guy Willy Razanamasy quant à lui y a profondément cru.
Sa façon de procéder et de concevoir la pratique de la politique est donc l’héritage qu’il laisse. Et au vu de ce qui se passe actuellement, force est de reconnaitre que cet héritage s’est envolé en fumée (avec la RNM en 2009 ?), et qu’il n’a apparemment aucun digne héritier politique. Ce n’est certainement pas lui qui se serait déshonoré à voler le pouvoir sous des prétextes grandiloquents par le biais d’un coup d’État ; à favoriser une mutinerie pour parvenir à ses fins ; à entretenir des méthodes d’intimidation et de coercition pour s’accrocher à sa fonction ; à laisser son entourage mettre le pays en coupe réglée ; à politiser la justice pour faire de la chasse aux opposants un sport national ; à laisser des civils élever des milices de militaires ou de gros bras pour faire le général de pacotille, après avoir été trop cancres ou trop paresseux pour faire une école militaire ; à vouloir se faire appeler Président sans en avoir le mérite ; ou encore à courir aux quatre coins du monde pour aller quémander une marche sur un tapis rouge ou pour chercher à se faire prendre en photo avec les grands de ce monde. Je ne souviens qu’en juillet 1992, alors qu’il détenait par la Convention du Panorama le droit de représenter Madagascar sur la scène internationale, Guy Willy Razanamasy choisit d’envoyer Francisque Ravony (alors Vice-Premier ministre) pour le représenter au sommet de l’Union africaine, au lieu de se précipiter à aller faire le parvenu qui veut à tout prix démontrer qu’il était enfin devenu quelqu’un.
Pour décrire ce que Guy Willy Razanamasy a fait pour le pays, ce n’est pas un éditorial qu’il faudrait, mais un livre entier. Et son départ creuse encore plus le vide dans le paysage politique malgache, laissant encore plus de champ libre aux prédateurs économiques, aux aventuriers politiques, ainsi qu’aux affamés existentiels qui voient dans la transition l’occasion de mettre du beurre dans leurs épinards, et ce à n’importe quel prix. Une lumière s’est donc éteinte sur la Grande Île, ce qui est bien regrettable à un moment où les ténèbres de la transition commencent à obscurcir de plus en plus les esprits, et commencent même à atteindre certains chefs d’État et médiateurs de la SADC. Tous ceux qui l’ont reconnu comme tel savent donc que le temps est venu de gémir. Et puisqu’il le faut bien, le temps est cependant venu d’espérer que quelqu’un se lève pour reprendre le flambeau et rallumer la Force, la Sagesse et la Beauté dont manque cruellement ce pays.
Symbole vivant de ces ténèbres, voici une contribution d’un forumiste pro-transition sur le papier de Georges Rabehevitra de samedi dernier : « Vous dites des millers de travailleurs ont perdu leur gagne pain , quel gagnepain ? travailler comme esclave dans les usines de confection pour une salaire de misére et subir les insultes et pressions de toute sorte , sans parler des tentatives d’agression séxuelle ? » (veuillez noter que je laisse les fautes de français en cadeau). En clair, selon cet olimbrius, le coup d’État et la crise économique qu’il a causé sont de grandes chances pour les milliers de personnes jetées au chômage. Comme disait Georges Brassens, quand on est con, on est con, et il faudrait des millions de Guy Willy Razanamasy associés aux services de la voirie municipale pour arriver à déboucher un tant soit peu un tel cerveau obstrué.
Le moment est sans doute également venu de demander à ceux qui ont éteint leurs lumières et à ceux que la crise 2009 a profondément divisés, s’ils sont capables de suivre les traces de leur frère, Guy Willy le bâtisseur. Mais sans doute je devrais écrire cette interpellation de façon plus inclusive.







