Antsahamarofoza est un village situé du côté de la colline d’Ilafy, dans les environs d’Antananarivo. Il semblerait que ce soit un des trois sites envisagés pour accueillir la future décharge publique, après la fermeture programmée du site d’Andralanitra dans quelques années. Antsahamarofoza et ordures : nous ne ferons pas de commentaires, par respect pour les habitants de cette très sympathique localité.
Mais en juin, Antsahamarofoza était aussi le surnom donné par plusieurs habitants d’Antananarivo à une partie du quartier d’Anosy [1], quand une décision stupide y a placé un podium géant pendant plusieurs semaines. Motif : des spectacles nocturnes qui ont transformé ce coin en une gigantesque « cour des miracles », pour emprunter l’expression léguée par Victor Hugo. Vols ; viols ; tourniquets, bars et urinoirs à ciel ouvert ; sans compter les embouteillages monstres qui se sont faits ressentir dans toute la ville. Le peuple (du moins une infime partie) s’amuse grâce aux jeux, à défaut de pain. Pour le pain, comme lors des années précédentes, il sera toujours temps d’y penser une fois que la plèbe aura dessaoulé des vapeurs du mauvais rhum vendu à même les trottoirs.
Cet espace ponctuel de quelques semaines est une excellente illustration de la situation permanente dans laquelle le pays se trouve. Des dirigeants arrivés au pouvoir par hasard [2], prennent des décisions irréfléchies pour amuser la populace et la détourner de ses problèmes, et créent en ce faisant un espace d’insécurité et d’insalubrité pour le reste de la population. J’ai une dizaine d’anecdotes véridiques arrivées à des personnes qui étaient obligées pour une raison ou une autre de passer dans ce coin le soir. Entre la connaissance qui se fait entourer de quatre loubards qui le délestent de son portable et de son argent sous l’œil goguenard et passif de la foule ; du cousin qui se fait asseoir sur le capot de sa voiture empêtrée par les embouteillages par un jeune éméché voulant faire l’intéressant ; ou encore d’une amie cadre d’un ministère travaillant dans les environs qui se fait pisser dessus, à quelques mètres du tribunal. Il semblerait, s’il faut en croire nos confrères de l’Express, que l’Emmo-Nat ait constaté après-coup que le lieu n’était pas propice à ce genre de manifestation, pour des raisons d’ordre public. Il faut vraiment être des membres des forces de l’ordre sous le régime hâtif pour devoir attendre après-coup pour constater cela. Avec une telle capacité d’anticipation, on ne s’étonnera pas d’apprendre que Remenabila soit toujours dans la nature. De toutes manières, si nos bidasses sont incapables de lutter contre les bandits en pleine Capitale, comment le pourraient-ils dans l’Androy ?
Antsahamarofoza-bis, à 10.000 km des gasy d’Andafy pro-hâtifs
Pour en revenir à Antsahamarofoza-bis, voilà le genre de situation détestable que les gasy d’Andafy ne vivent pas. Au nom de la tolérance, et même si je ne partage pas leur point de vue, j’accepte le fait que, pour des raisons qui leur sont propres, des gasy de Dago ou gasy d’Andafy puissent soutenir le régime hâtif. Par contre, je refuse que des gasy d’Andafy pro-hâtifs tentent d’imposer à ceux qui vivent sur place leur point de vue, et cherchent à démontrer que leur vision distante de 10.000 kms est plus pertinente que celle de ceux qui vivent sur place. Car malgré Internet, Youtube ©, Skype ©, les mails et le téléphone, ce n’est pas quelqu’un qui vit le postérieur bien au chaud sur son canapé hexagonal qui va venir nous apprendre que depuis qu’Andry Rajoelina est dans la place, tout baigne dans le pays. Les gasy d’Andafy qui en sont si sûrs n’ont qu’à rentrer pour venir vivre ici. Ils auront alors l’expérience vécue de ce que c’est que l’inflation, l’insécurité et l’explosion de la corruption, au-delà des théories foireuses des Che Guevara de clavier, qui soutiennent une révolution orange pourrie dont ils ne subissent pas les impacts.
Ceci étant dit, je refuse d’entrer dans la dynamique ségrégationniste entre gasy d’Andafy et gasy de Dago. Ce que je réfute, c’est la capacité des gasy d’Andafy à venir donner des leçons à ceux qui vivent sur place, et qui connaissent les réalités de façons concrètes et pratiques.
Je refuse de m’aligner sur certains gasy de Dago qui pensent que les gasy d’Andafy sont des traîtres ou des gens qui n’aiment pas leur patrie, et les considèrent comme des sous-Malgaches. J’invite le lecteur à relire Partir sans trahir, un brillantissime plaidoyer commis par Sevane, et qui devrait aider à avoir un regard différent. A relire également le texte de Lalatiana Pitchboule sur le droit à la citoyenneté (et donc du droit de vote) de la diaspora. Enfin, la qualité des textes de la poétesse Antso, gasy d’Andafy mais qui écrit des poèmes en malgache avec une aisance que peu de gasy de Dago auraient, démontre qu’on peut avoir choisi de s’expatrier, mais garder allumée la fibre nationale.
Mais je refuse également d’accorder du crédit à ces gasy d’Andafy qui considèrent que les gasy de Dago sont quelque part les péquenots du village, un peu comme dans la fable du rat des villes et du rat des champs (la Fontaine). Le choix (ou l’obligation de rester) est tout aussi respectable que le choix (ou l’obligation) de partir. Une étudiante en France qui tentait de me démontrer que l’avenir de Madagascar se trouvait chez les gasy d’Andafy, s’emporta devant ma perplexité : « c’est nous qui sommes les futurs médecins, avocats, ingénieurs, informaticiens ! ». On mettra sur le compte de son jeune âge cette réaction de pimbêche mal aimée de son amant. Car on se demande alors ce que nous sommes, nous, les gasy de Dago qui tous les jours, avons les mains dans le cambouis et les pieds dans la fosse septique créée par nos politiciens depuis des décennies, et approfondie par le coup d’État de 2009.
Je vous avais également déjà parlé de cette brouille avec une amie pro-Ravalomanana de longue date, au début de la crise de 2009. Alors que je lui disais que ce dont elle me parlait n’étaient que des rumeurs infondées, elle eut le culot de me dire : « là-bas, vous ne voyez rien. Il faut qu’on vous ouvre les yeux ». Comme quoi, de son appartement des Hauts-de-Seine, c’est elle qui prétendait avoir une meilleure connaissance du pays que ceux qui vivaient les événements en direct.
Gasy d’Andafy et gasy de Dago : le nécessaire respect mutuel
L’Ile Maurice a organisé en juin dernier une conférence pour voir comment appeler les diasporas africaines à apporter leurs compétences et leurs ressources financières pour le développement de leur pays. La collaboration entre gasy d’Andafy et gasy de Dago est une nécessité, afin d’assurer une synergie entre le vécu des uns et les expériences de terrain des autres. Mais elle ne pourra se baser que sur le respect mutuel et la reconnaissance qu’il n’y a pas de Malgaches de seconde catégorie, où qu’ils habitent sur la planète. Au-delà des regards condescendants des uns et de la méfiance méprisante des autres.
On n’a pas nécessairement besoin de vivre à Madagascar pour se sentir malgré tout profondément Malgache, et avoir le droit d’être reconnu comme tel. Mais s’expatrier n’est pas non plus une autorisation à se considérer supérieur à ceux qui sont restés, par choix ou par nécessité. 60% du lectorat de Madagascar-Tribune.com est composé de gens habitant en France, et qui sont tout à fait honorables dans leur malgachéité. Plusieurs contributeurs à la rédaction sont également basés à l’extérieur. Une des plus grandes réussites de Madagascar-Tribune.com est d’être cet espace de rencontre et de débats entre gasy de Dago et gasy d’Andafy.
Je voudrais dédier cet éditorial à la mémoire d’une gasy d’Andafy. Maminah, qui intervenait sur le forum de mes articles assez régulièrement avant que des ennuis de santé l’en éloignent un peu, est partie pour un autre monde. Bien plus qu’une simple forumiste, elle échangeait assez souvent avec moi, et faisait partie de ce réseau virtuel d’amis connus par le biais d’Internet, sans nous être jamais rencontrés. Femme d’une grande culture, elle acceptait souvent de relire mes textes avant parution, et avait généreusement accepté de revoir le manuscrit d’un livre que je devais lui remettre après les grandes vacances. Le sort en a décidé autrement. La forumiste Maminah était une gasy d’Andafy qui se sentait profondément concernée et attristée par la tournure des évènements dans son pays. Son départ prive sa famille d’une mère et grand-mère ; votre éditorialiste d’une amie ; et le forum d’une contributrice de qualité. RIP.







