Cette période de fin d’année est propice aux inventaires divers. Impossible donc en cette période de ne pas tenter d’esquisser celui de l’action de Jacques Sylla, dont la vie politique active aura couvert une vingtaine d’années de l’histoire de Madagascar.
L’une des plus grandes difficultés de l’exercice est d’apprécier quel sera le poids relatif que les historiens attribueront au 14 mars 2009 dans l’ensemble de sa carrière.
Ce jour là, Andry Rajoelina retournait sur la place du 13 mai après avoir été obligé de se cacher pendant plusieurs jours. Et il était accompagné de Jacques Sylla, président de l’Assemblée Nationale, qui déclarait qu’il n’y avait plus aucune autre solution à la crise que la démission de Marc Ravalomanana. C’était pourtant le même Jacques Sylla qui était l’un des membres majeurs de la délégation représentant Marc Ravalomanana dans les discussions du Hintsy, discussions qui ont échoué suite aux projets de rencontres avortés des 25 et 26 février 2009 à l’issue desquelles l’impuissance du FFKM apparaissait assez clairement.
On peut constater aujourd’hui que ce ralliement, aussi spectaculaire qu’il ait paru à l’époque, aura finalement peu pesé dans l’affaire : le facteur clé du moment était déjà la mutinerie d’une partie de l’armée, qui même si elle prenait encore quelques précautions pour ne pas s’attaquer de manière trop visible aux détenteurs du pouvoir, donnait toute sa crédibilité aux ultimatums lancés vis-à-vis de celui-ci par Andry Rajoelina.
Sans doute déjà affecté par la maladie et confronté à la concurrence de Ny Hasina Andriamanjato, Jacques Sylla n’eut même pas la possibilité, comme en 2002, d’utiliser le carnet d’adresses qu’il s’était constitué alors qu’il était chef de la diplomatie malgache pour contribuer à l’obtention de la reconnaissance internationale par le nouveau pouvoir. De ce fait, il aura plutôt donné l’image d’un suiveur cherchant à assurer sa sécurité ou celle de sa famille que celle d’un homme maîtrisant sa destinée politique.
Limiter là le récit de sa carrière serait cependant réducteur. Jacques Sylla était foncièrement un homme du centre, et les hommes du centre peuvent être aussi bien considérés comme des médiateurs qui rééquilibrent la balance lorsque le moment le nécessite, que critiqués par les radicaux comme étant des opportunistes prêts à manger à tous les rateliers.
Durant l’essentiel de sa carrière, Jacques Sylla aura démontré qu’il n’était pas un simple beni oui oui. Cela fut particulièrement visible lorsqu’il était Premier Ministre de Marc Ravalomanana, et lorsqu’il ne le fut plus, par contraste des situations et du comportement de l’exécutif. Élu Président de l’Assemblée, il prouva également qu’il n’entendait nullement encourager cette institution à être un organe godillot, quitte à être incompris.
Un des éditoriaux de Madagascar-tribune.com regrettait il y a quelques mois le comportement des courtisans, flagorneurs et autres lèche-bottes qui tendent à créer autour de nos chefs d’État une ambiance aseptisée dans laquelle « tout le monde il est beau, tout le monde il est content ». Jacques Sylla était quand même d’une autre trempe, et ceux qui, atteints d’une certaine myopie, auraient tendance à ne retenir de lui que sa « traîtrise » gagneraient peut-être à méditer sur les nuances entre loyauté et servilité.
On aurait pu donc qualifier Jacques Sylla d’indispensable « fou du roi », si le personnage n’était pas du genre à rarement manifester son humour en public. Jacques Sylla avait peut-être une certaine image de lui, mais il avait avant tout une haute image de la République et des fonctions qu’il représentait. Cette raideur un rien cassante avait des vertus que l’on appréciera d’autant plus en cette époque aux relents anarchiques.
C’est pourtant le même homme qui en 2002, prit d’assaut le palais de Mahazoarivo malgré la signature des accords de Dakar et organisa des milices que l’on appelait pudiquement « réservistes ».
À coup sûr, le personnage était complexe. Comme les situations auxquelles il a été confronté. En cette période de quasi-trêve des confiseurs, son décès donne en tout cas à tous matière à méditer sur comment en est-on arrivé là.

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