(suite et fin)
Ce que d’aucuns craignent sans doute aussi, c’est d’affronter le bilan chiffré de ses mandats présidentiels que je rapporte ci-dessous, à relier avec les dernières révélations fracassantes mais sans preuves de l’avocat franco-libanais Robert Bourgi sur les « petits arrangements » qui ont duré des décennies (et qui continuent sans doute encore aujourd’hui ?), entre certains hommes politiques français d’une part, et des dirigeants africains et malgaches de l’autre, jusqu’au plus haut sommet des Etats respectifs concernés.
Ce texte plutôt élogieux n’enlève rien, naturellement, aux graves erreurs de gestion que Ravalomanana a pu commettre au cours de ses mandats, plus particulièrement après sa réélection, difficilement acquise, à la Présidence de la République en décembre 2006, qui lui a certainement fait croire que tout lui était désormais possible et permis. D’où l’abus - jusqu’à la lie - d’une position dominante, non seulement inacceptable sur le principe, mais également intenable sur le long terme. Réputé personnage, plus d’instinct que de raison, il aurait peut-être dû écouter davantage ses conseillers, les plus lucides et les plus honnêtes d’entre eux. Il y en a eu. Cela lui aurait sans doute évité de commettre les trois erreurs politiques majeures qui lui furent fatales. Il s’en mordra les doigts jusqu’à la fin de sa vie.
Nous le savons trop bien maintenant : les crises politiques sont toujours l’occasion, non seulement de faire des victimes innocentes, mais également de détruire ce que nous avons construit et réalisé nous-mêmes à prix d’or : les ouvrages d’art, les unités de production, les emplois, les projets de développement, etc. Il faut que tout cela cesse désormais pour que notre pays retrouve enfin et durablement dans le concert des Nations son qualificatif « d’île heureuse » de l’Océan Indien.
Je rappelle au passage que je ne suis qu’un simple observateur qui n’est « ni anti ni pro qui que ce soit », dont l’impartialité et la mesure ont été reconnues par les plus fidèles forumistes de M/car-Tribune, qui veut simplement que son pays avance vers un développement harmonieux, et que ses compatriotes vivent durablement en paix.
Tsiahy : comment la France est impliquée ?
Texte anonyme, décembre 2009
« Depuis 9 mois, et avec le putsch du 17 mars dernier, Madagascar est plongé dans une crise politique sans précédent. De nombreux spécialistes et pseudo-experts ont tenté d’expliquer cette crise, mais pour le Malgache moyen, l’explication est simple et claire : la France officielle a tout organisé et continue de pervertir la situation.
Pour comprendre ce sentiment, il suffit de constater les faits. Marc Ravalomanana, Président élu par deux fois (2001 et 2006) n’a jamais été l’homme de la France. Complètement inconnu du paysage politique de l’île avant son entrée à la politique en 1999, Ravalomanana fait figure d’exception en Afrique : il est le seul Président de l’histoire africaine à être milliardaire avant même de faire de la politique. En effet, l’homme est un self-made-man qui a fait fortune dans l’agroalimentaire.
Parlant très mal le français, n’ayant pas fait Saint Cyr, encore moins I’ENA ou La Sorbonne, Ravalomanana n’a jamais été apprécié par la diplomatie française. ll ne sort pas du « moule classique ». L’homme est pragmatique, et il a ouvert l’économie du pays à tous les pays dès son arrivée au pouvoir. Le monopole français sur l’économie de l’île allait en pâtir.
Depuis 2003, Ravalomanana réforme le pays. En 7 ans, il construit environ 9000 km de routes bitumées. Soit bien plus que tous les gouvernements successifs cumulés en 43 ans d’indépendance du pays. Par comparaison, en 40 ans de pouvoir, Omar Bongo en a construit 1000km, soit 25kms par an !
La performance économique du pays lui vaut les félicitations de la Banque Mondiale. A son arrivée au pouvoir en 2003, la réserve en devises du pays se montait à environ 200 millions de dollars. 7 ans après, celle-ci est évaluée à 1,4 milliards.
« Madagascar n’a jamais été aussi performante économiquement », dixit la Banque Mondiale. Tandis que la croissance moyenne est de 6,3% en Afrique en 2008, Madagascar en fait 7,1o/o. Tandis que l’inflation moyenne est de 12o/o sur le continent, l’île n’en fait que 9,4%.
L’essentiel du budget national est investi dans les routes, les infrastructures, la santé et l’éducation. Madagascar n’a jamais reçu autant d’investissements directs étrangers (IDE) que sous le régime Ravalomanana. Les investisseurs lui font confiance. ll parcourt le monde pour les convaincre d’investir dans son pays. En 2005, il lance la construction du port de Fort Dauphin, qui deviendra le second port africain après celui de Durban, en termes de capacité.
Mais les réformes de Ravalomanana vont trop vite. ll touche trop d’intérêts, surtout ceux de la Françafrique.
Les 600 entreprises françaises de l’île sont habituées aux exclusivités. Ravalomanana, lui, ouvre le pays à tout le monde.
Ainsi, depuis 2007, le Canada est devenu le premier investisseur à Madagascar, au détriment de la France qui l‘a été depuis toujours. La Chine est devenue le premier partenaire commercial au détriment toujours de la France, reléguée à la 4ème place. Ravalomanana est populaire. Le monde paysan et la classe moyenne l’apprécient. Fort de sa réélection, en 2007, l’anglais est devenu une langue officielle, au même titre que le français ou le malgache. ll change le système scolaire, « copié-collé » du système français, pour I ‘adapter au contexte du pays (langue d’enseignement en malgache au lieu du français... ).
Dès 2003, Air France voulait racheter Air Madagascar alors au bord du dépôt de bilan, mais Ravalomanana refuse la privatisation de la compagnie nationale et confie sa gestion à Lufthansa. La société reprend des ailes. Pareillement, il refuse la privatisation de la compagnie des eaux et électricité pour en confier la gestion à une entreprise allemande.
Le secteur bancaire est monopolisé par 3 groupes français à Madagascar. Ravalomanana projetait alors de fonder une banque nationale avant juin 2009. De même le secteur pétrolier est monopolisé par quelques compagnies françaises qui ont toujours aligné leurs prix. ll était aussi en train de fonder une entreprise nationale chargée de l’importation de pétrole. Les secteurs clés de la domination française dans l’île sont touchés.
Déjà en novembre 2008, une usine de cimenterie venait d’être créée grâce à l’aide chinoise. Jusque-là et depuis 30 ans, le ciment est à Madagascar le monopole de HOLCIM SA à capitaux essentiellement français, mais qui est filiale de HOLCIM International, une multinationale suisse. Signalons en passant que le ciment coûte 3 fois plus cher à Madagascar qu’à l’île Maurice alors même que le pays en produit et que Maurice en importe !
En 2008, afin d’entrer dans l’ère de l’agro-business, et utiliser les terres en friche, Ravalomanana projetait de louer 1,3 millions d’hectares de terres aux sud-Coréens. L’étude était en cours et ces derniers voulaient investir 5 milliards de dollars sur l’île. La France semblait définitivement perdre son pré-carré. L’AFP a fait tout un scandale de cette histoire. Pourtant on oublie de préciser que seulement 8% des terres cultivables de l’île sont exploitées jusqu’à présent ! Et que même si les Coréens avaient obtenu les 1,3 millions d’hectares de location, il resterait encore 42% des terres arables malgaches qui seraient non exploitées !
Dans la même foulée, on découvre à Madagascar 15 milliards de barils de pétrole. Ravalomanana reçoit personnellement le Président de Exxon Mobil dans son palais. ll reçoit les représentants de China Petroleum. ll veut ouvrir la concurrence à tous les pays par appel d’offres. TOTAL y perd car habitué aux passe-droits et aux exclusivités acquises lors de la colonisation. 15 milliards de Barils, c’est tout de même 2 000 milliards de dollars, soit plus de 3 siècles de PIB Malgache !
A cause de ses réformes, certes bénéfiques pour le pays, mais néfastes pour les compagnies françaises, Ravalomanana est donc devenu l’homme à abattre. ll n’est pas francophobe, c’est juste qu’il ne donne pas à l’ancienne métropole les exclusivités sur l’île comme ça a toujours été le cas (voyez AREVA qui a l’exclusivité de l’uranium en RDC !). Ravalomanana veut ouvrir son pays au monde entier. Mais non, l’Elysée refuse !
ll a fallu organiser un coup d’Etat, orchestrer une diabolisation internationale par le biais de France 24 et l’AFP, laquelle dénonce une dictature de Ravalomanana. Elle oublie de dire que sous son régime ont été créées 4 journaux hebdomadaires et quotidiens d’opposition, plusieurs chaines de TV et une dizaine de stations radio, toutes d’opposition. Alors même qu’il y a seulement un peu plus de 15 ans, Madagascar vivait dans la censure avec une seule station TV privée. On oublie de dire qu’à Madagascar existe 189 partis politiques. Si ce n’est pas cela la démocratie !
On dénonce qu’il monopolise à travers son entreprise l’économie du pays. Mais on oublie de dire qu’avant même qu’il ne fasse de la politique, en 2001, TIKO, son entreprise, était déjà la plus importante industrie agro-alimentaire de l’île et qu’elle employait déjà plus de 4000 personnes ! Et on oublie aussi de dire que jusqu’ici, les finances, la construction, les BTP, le transport aérien... sont des monopoles de groupes français.
Pendant le coup d’Etat, Andry Rajoelina, Président autoproclamé et putschiste, qui a fait une bonne centaine de morts à travers ses émeutes allait être arrêté. Mais il était bien abrité à la résidence de l’ambassadeur de France. D’ailleurs, c’est la voiture même de la chargée d’affaires française de l’époque qui l’avait sorti de son domicile pour le ramener à la résidence de France.
Rajoelina lui-même a déclaré au cours des manifestations qu’il a organisées qu’un pays très proche, étranger, lui offrirait 50 millions d’euros dès qu’il prendrait le pouvoir (suivez mon regard). Pour continuer après dans une déclaration officielle que dans cette crise la position de la France est louable !
Tandis que la France a rappelé son ambassadeur au Honduras dès le putsch dans ce pays, à Madagascar, le jour même où Rajoelina prend le pouvoir par la force (le 18 mars 2009), le nouvel ambassadeur de France Jean Marc Chataignier est le premier à lui rendre visite. Drôle d’histoire pour une neutralité !
D’ailleurs parions que la France sera le premier pays à reconnaître Andry Rajoelina comme Président de Madagascar. La France se sent en effet toujours obligée d’envoyer un émissaire spécial (dont dernièrement un ministre) à toutes les négociations de sortie de crise du pays. Et le Courrier de Madagascar vient de révéler aujourd’hui qu’une « cellule de crise Madagascar » vient carrément de voir le jour à l’Elysée pour suivre ce dossier.
Quand le malheur et les souffrances d’un peuple sont téléguidés de l’Elysée et du Quai d’Orsay ! Et dire que les affaires étrangères sont gérées par un grand nom de l’humanitaire (Bernard Kouchner) Le coup est plutôt réussi ! »
Pour adoucir ce tableau plutôt accablant pour la France, rappelons cet article du journaliste et écrivain Jean Bothorel publié dans le Monde du 26 juin 2009 :
Sortir de la crise malgache
La France pourrait aider un pays au bord du chaos
Que se passe-t-il à Madagascar, déstabilisée par les événements des cinq derniers mois ? La question vaut d’être posée, puisque le sort de la Grande Ile, qui vit toujours dans l’incertitude, est loin d’être réglé et, apparemment, n’intéresse plus les médias de l’Hexagone. Le départ à l’étranger du président Marc Ravalomanana, écarté manu militari, puis exilé par Andry Rajoelina, avait, comme on sait, provoqué une vague de répression sanglante et décapité l’opposition. Depuis quelques semaines, les tensions dans la rue semblent s’atténuer, mais un retour à la violence est toujours possible.
En effet, le Capsat, ce groupe de militaires impliqué début mars dans la mutinerie d’une partie de l’armée et depuis lors dans toutes sortes d’arrestations arbitraires, a vu son influence renforcée par la nomination de son premier responsable au poste de ministre de la défense de la Haute Autorité de la transition (HAT). S’ajoute à cela le risque, à court terme, d’une catastrophe économique et sociale, dont les premiers signes se manifestent déjà, avec l’effondrement de la monnaie locale, la flambée des prix, le délabrement rapide des infrastructures et les atteintes aux libertés d’opinion.
Dans un tel contexte, la position de la France pour aider l’Etat malgache à sortir de l’impasse où il se trouve est loin d’être évidente. En fait, la crise du pouvoir dans l’île illustre, une fois de plus, notre difficulté à établir des relations équilibrées avec nos anciennes colonies, surtout avec les pays de la « Françafrique », néologisme ô combien péjoratif en Afrique. Pour tout dire, Madagascar est plus qu’une illustration, c’est un cas d’école. Au fil des années, nos relations diplomatiques avec Antananarivo ont été de plus en plus ambiguës, et la situation actuelle vient d’en apporter une nouvelle preuve. En effet, Nicolas Sarkozy a condamné le renversement de Marc Ravalomanana, affirmant qu’il s’agissait d’un « coup d’Etat ». Il n’a pas été entendu : beaucoup de Malgaches sont convaincus que les autorités françaises ne sont pas étrangères à ce « coup d’Etat », et il ne sera pas facile de les persuader du contraire.
Or on voit mal le but qu’aurait voulu poursuivre Paris en fomentant cette opération, qui se solde par un véritable gâchis. D’aucuns expliquent que la politique d’émancipation à l’égard de la France qu’a menée, dès 2002, Ravalomanana aurait irrité nos dirigeants et contrarié certains intérêts. C’est probable. Est-ce suffisant pour organiser un coup d’Etat en s’appuyant sur une personnalité aussi fragile, inexpérimentée et manipulable que celle d’Andry Rajoelina ? Il est permis d’en douter, sauf à penser que nos responsables chargés de Madagascar jouent avec l’absurde.
Il convient aussi de rappeler que la politique de Ravalomanana n’était pas dirigée contre la France. Elle procédait, en priorité, d’un choix tactique et, après tout, légitime : en diversifiant ses partenaires économiques, il savait qu’il avait le soutien de ses concitoyens. Si son comportement mégalomaniaque et affairiste au profit de son entreprise Tiko a ensuite entaché son image et contrarié de nombreux intérêts, il n’en est pas moins vrai que sa volonté d’autonomie, d’indépendance, répondait à un désir profond des Malgaches.
RESPECTER CETTE SOUVERAINETÉ
Devant ce constat, si la France veut jouer un rôle dans le processus de sortie de crise, elle se doit à la fois de respecter cette souveraineté et de relever au moins deux défis. Le premier défi est institutionnel. D’une part, Marc Ravalomanana, encore reconnu, est un président en exil et sans pouvoir. D’autre part, Andry Rajoelina est le chef d’une Haute Autorité de la transition qui ne dispose d’aucune confiance et ne maîtrise pas l’administration d’Etat. En clair, ni Ravalomanana et ses fidèles supporteurs ni Rajoelina, isolé, n’ont la capacité d’organiser dans un minimum de sérénité l’élection présidentielle. Ce n’est pas non plus le Groupe international de contact (GIC) récemment créé à l’initiative de l’ONU qui réalisera un quelconque consensus : aucun de ces « sages » n’appartient à la société civile ou à un parti politiquement neutre, et la plupart sont de farouches opposants à Ravalomanana.
Le second défi est ethnicoreligieux. Depuis l’indépendance, en 1960, l’idée que le chef de l’Etat soit « côtier », catholique et diplômé des universités françaises prévalait. L’élection de Marc Ravalomanana fut une révolution : il est merina - habitant des hauts plateaux - protestant, et n’a pas fait d’études supérieures chez nous. Il ne faudrait pas que sa destitution ravive les conflits ethniques et religieux. Or l’attitude de la hiérarchie catholique malgache avant et pendant le coup d’Etat est très équivoque. Pourquoi l’archevêque d’Antananarivo a-t-il oeuvré contre Ravalomanana ? Pourquoi a-t-il gardé un silence piteux, sinon complice, face aux exactions du Capsat ? Quel a été le comportement du nonce apostolique ?
La France pourra-t-elle s’impliquer dans l’élaboration d’un scénario de sortie de crise ? Ce serait l’occasion de renouer avec cette diplomatie oubliée des « bons offices », comme on disait jadis, une diplomatie de conciliation, de médiation, soucieuse de la souveraineté des uns et des autres. Une diplomatie aux antipodes du « droit d’ingérence », ce concept flou, dont on ne cesse de mesurer les limites en Afghanistan, par exemple.