« Entre ce que je dis, Ce que je veux dire, Ce que je crois dire, Ce que vous comprenez, Ce que vous croyez comprendre, Ce que vous croyez comprendre, Ce que vous entendez, Ce que vous voulez entendre… Combien y a-t-il de possibilités que s’alignent exactement le message et sa perception ? ».
C’est sans doute le dilemme quotidien de la race humaine dans l’exercice quotidien d’une de ses fonctions vitales : communiquer. Le père de famille avec ses enfants, l’enseignant avec ses élèves, l’homme politique avec son peuple, le chanteur avec son fan-club, le mari avec son épouse. Et bien sur, le journaliste avec ses lecteurs.
Le royaume du « honohono »
Des messages mal exprimés, ou mal compris, émerge donc avec encore plus de facilités la rumeur, le tsaho, le honohono. Car, dans toutes ses strates, la société Malgache est déjà de façon naturelle friande de ragots, de racontars, de persiflages, de médisances et de calomnies.
La répétition à travers les âges de certains types de rumeurs en fait de véritables mythes qui mériteraient des analyses psychanalytiques. Il en est par exemple de l’histoire du Vazaha mpaka fo (européen voleur de coeur) qui revient périodiquement dans l’histoire de Madagascar. Des européens auraient besoin du coeur ou du sang de jeunes enfants pour s’en repaître ou pour nourrir un mystérieux bibiolona (hybride homme animal), et obtenir en échange de ces pratiques occultes davantage de richesse ou de puissance.
Il est intéressant de noter que ces rumeurs sont revigorées lorsque l’autorité est menacée ou que le malaise social vis-à-vis de celle-ci s’exprime de manière souterraine. Le mythe du Vazaha mpaka fo a pris sa force à partir de la fin du 19è siècle, pendant le protectorat français. En 1907, au moment où le gouverneur Augagneur, parti en France, était absent du territoire, les autorités coloniales ont dû publier une mise en garde contre de tels bruits. La deuxième guerre mondiale constitue un autre temps fort où les Français étaient supposés payer un prix élevé pour des coeurs d’enfants. Et en 1973, après le renversement du régime de Philibert Tsiranana, la rumeur reprit de la vigueur, les chauffeurs de taxi étant cette fois soupçonnés d’être auteurs de détournements d’enfants au profit de puissances étrangères.
Mais même avant l’arrivée massive des Européens, il semble que des malgaches, notamment des Merina, étaient déjà soupçonnés de telles pratiques : un des premiers missionnaires note ainsi une réticence des jeunes malgaches à chanter un cantique intitulé « Prends mon coeur, je te le donne ». La rumeur réussit à s’adapter aux évolutions technologiques, sociologiques et politiques, tout en gardant quelques constantes à travers les âges. Lorsque la puissance française diminua, d’autres boucs émissaires furent désignés. Dans les années 1980, sous le socialisme de Didier Ratsiraka, les murmures se portaient contre les Nord-Coréens accusés de trafics d’organes. En 2007, le Premier ministre est contraint de démentir à nouveau des rumeurs de vols d’organes humains. Et comment ne pas apparenter les affaires de vols d’ossements humains à cette grande famille ?
Le problème de ces rumeurs, c’est qu’elles tendent à se perpétuer et à s’alimenter d’elle-mêmes, et qu’on n’arrive plus à distinguer mythe et réalité. Bien des lecteurs gardent sans doute de leur enfance des souvenirs où on menaçait parfois les bambins pas sages de la venue du Vazaha mpaka fo, devenu équivalent local du croque-mitaine et de Barbe Bleue. Et il est rapporté à diverses reprises, un peu comme tout récemment, que des personnes ont vu entrer chez eux, à leur grande frayeur, des personnes apportant sous le manteau des coeurs d’enfants fraichement tués : ces visiteurs très particuliers pensaient les vendre très cher ou obtenir en échange l’affection du sorcier supposé. Délire de journaliste ? Peut-être, mais le propos est plutôt de souligner une certaine facilité de diffusion des pires croyances, surtout dans les périodes difficiles.
Et aujourd’hui ? Dans les entreprises, dans les réunions de familles, sur les forums Internet, c’est à qui se rendra le plus intéressant en donnant le dernier scoop, qui est d’ailleurs la plupart du temps une info qui vole de bouche à oreille, sans passer par le cerveau. Et plus c’est gros, mieux ça passe. Combien de vies ont été détruites ou déstabilisées à cause du tondro-molotra (calomnie), motivées par bêtise ou par vengeance ?
Dans l’imbroglio quotidien que nous offre la crise politique actuelle, il est évident que la rumeur est devenue un moyen de communication. Et quand elle est orchestrée, elle devient intox, manipulation : efficace et pernicieuse, d’autant plus efficace que les colporteurs peuvent parfaitement être de bonne foi. Dans tout processus subversif, la rumeur est une arme de la guerre psychologique. Le Malgache s’intéresse automatiquement au croustillant, même si ce n’est pas nécessairement vrai : qui couche avec qui, qui a dit quoi, qui détourne combien. Et la diabolisation de Marc Ravalomanana pour tenter de couper le cordon ombilical qui maintient encore un lien entre lui et ses supporters passe par des moyens étranges et peu novateurs : exhibition de supposés fétiches et grand déballage national au Palais du Premier ministre, où chacun doit hurler avec les loups. Et comme est venu le temps des règlements de compte, on risque également de voir fleurir lettres et posts Internet, dont les auteurs seront encouragés à la fois par l’anonymat et aussi l’anarchie ambiante. Les proches (directs et indirects) de l’ancien régime risquent donc d’être accusés des pires ignominies dans les Ministères, pour hâter la promotion des uns et le limogeage des autres. Remarquez que nombre d’entre eux avaient usé du même scénario dans les années précédentes.
Puissance 2.0
Mais le goût pour la rumeur n’est pas une caractéristique uniquement Malgache, car l’esprit de concierge est une expression hexagonale. On n’a pas hérité des immeubles haussmaniens, mais on en a hérité la mentalité qu’on prête à leurs gardiens. Que n’a-t-on pas entendu durant cette crise ? Depuis les rumeurs sur les motifs personnels de la brouille entre Ravalomanana et Rajoelina, jusqu’aux militaires de la SADC qui seraient déjà à Madagascar, en passant par l’eau du robinet qui serait empoisonnée. Le web 2.0 (blogs, forums internet etc…) et les sms fournissent les canaux pour partager les informations, vraies ou fausses à la vitesse de la lumière. Et souvent, avec tout le respect qu’on leur doit, ce sont souvent nos amis de la diaspora qui prétendent avoir plus d’informations que les gens qui vivent sur place, et qui ne veulent démordre des rumeurs qu’ils entendent, transformées en vérité premières car vues sur un forum du web.
Face à ces risques, Madagascar-Tribune.com assume celui antagoniste de parfois apparaître comme un site ennuyeux, où les nouvelles les plus « fraîches » manquent. Faute d’un minimum de recoupement, nous nous abstenons souvent. Essayant de jouer les Thomas de la Bible, nous tâchons de ne croire que ce que nous voyons et entendons de nos propres yeux et de nos propres oreilles, et lorsque l’information sérieuse nous parvient de manière indirecte, d’en rapporter l’origine. Parler de la rumeur, c’est la crédibiliser, mais il est aussi des fois où la force de la rumeur constitue en elle-même un événement à analyser. Nous sommes encore loin de la perfection face à toutes ces situations. Trop de précautions par moments, pas assez en d’autres. Nous omettons par moments de mettre des guillemets, on nous reproche en d’autres circonstances d’en mettre.
Même les plus grands organes se font pièger, y compris le New York Times pour lequel nous avons la plus grande admiration. L’ensemble de la petite rédaction de Madagascar-Tribune.com fait des efforts, cela n’empêchera pas les soupçons de rapporter un peu trop complaisamment les propos de l’un ou l’autre camp (au choix, et selon l’orientation du vent, Andry, Marc, Pierrot, Albert, Didier...). À tous les critiques, nous disons sincèrement, merci, du fond du coeur (et sur un plateau...). Que vos remarques nous paraissent fondées ou non, elles nous aident à mieux réfléchir sur notre métier.
Quant à ceux qui nous reprochent de ne pas rapporter tel ou tel fait précis, ils nous aideraient s’ils étayaient leur présentation des faits en envoyant photos, enregistrements et numéros de téléphones nous permettant d’exercer nos diligences et de recouper, et si nécessaire (ça peut malheureusement arriver...) d’étayer notre bonne foi devant un tribunal.
Rappelons que tous les permanents de la rédaction résident à Madagascar. Pour les articles, nous savons que la réglementation malgache peut s’exercer vis à vis de l’équipe tout comme elle s’applique à un journal imprimé. Il n’en est pas de même pour les réactions de lecteurs. Faute de réglementation spécifique locale, le site applique les usages généralement admis sur le plan international, et se comporte en simple hébergeur technique des commentaires, laissant l’entière responsabilité de leurs propos aux auteurs dont il conserve les adresses e-mail et les adresses IP.
Ayant connu l’époque où il fallait faire porter une cinquantaine d’exemplaires du journal auprès du Ministère de l’Intérieur avant de pouvoir « faire rouler » les rotatives, nous estimons qu’il n’est pas de notre rôle d’exercer une censure préalable. Si les modérateurs s’autorisent à supprimer certaines discussions sur la base de critères précis et définis à l’avance, ils ne cautionnent nullement d’autres affirmations qu’ils laissent affichées malgré pourtant les doutes qui les habitent. Il leur est impossible de distinguer dans la masse des forums entre informations vraies mais peut-être censurées jusqu’ici, et pures diffamations. Cela ne veut pas dire que Madagascar-Tribune.com n’est pas prêt à assumer ses responsabilités. Mais la suppression d’une contribution qui ne contrevient pas à la charte des commentaires nécessite en général une demande laissant une trace écrite et dont la légitimité du demandeur puisse être authentifiée. Aux détracteurs et à leurs censeurs d’assumer chacun leurs propos.





