(MFI / 26.07.11) Il y a six mois, deux peuples de la Méditerranée déclenchaient une vague de contestation dans le monde arabe et renversaient leurs dirigeants, qualifiés de dictateurs. Aujourd’hui, les manifestants ont repris possession de la Place Tahrir au Caire et de la Casbah à Tunis. De nouveau, les affrontements se multiplient entre les forces de l’ordre et des manifestants. Et la police a repris les vieilles méthodes de répression des rassemblements. Aux yeux des contestataires, les choses ne vont pas assez vite : des élections dont les dates ne sont pas encore fixées, un remaniement ministériel sans cesse reporté.
L’issue politique est toujours incertaine dans les deux premiers pays arabes à avoir renversé leurs dictateurs. En Egypte, les manifestants ont de nouveau déployé leurs tentes, au Caire, sur la Place Tahrir. Ils exigent rapidement les réformes politiques promises par le Conseil suprême des armées, et des élections. Six mois après la chute de l’ancien président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, la violence a aussi repris ses droits dans les rues de Tunisie. Le 17 juillet, un jeune homme est mort après avoir reçu une balle perdue dans la ville symbole de Sidi Bouzid, d’où la révolution tunisienne est partie. Deux jours auparavant, à Tunis, la police avait donné l’assaut contre la mosquée de la Casbah où s’étaient réfugiés des manifestants. La capitale est le théâtre de violences de petits groupes de casseurs dont nul ne sait s’ils sont membres de l’ancien parti au pouvoir (Rassemblement constitutionnel démocratique, dissous aujourd’hui) ou s’ils appartiennent à des mouvances islamistes extrémistes.
Un des points de friction communs : l’impunité
En Tunisie comme en Égypte, un des points de friction est l’impunité de certains membres de l’ancien régime. Les manifestants de la place Tahrir, au Caire, dénoncent l’absence de poursuites contre les acteurs de la répression. Récemment, le ministre égyptien de l’Intérieur a nié l’existence de tireurs embusqués sur les toits lors de la révolte populaire, ce qui a mis hors d’eux les manifestants. « Il ment, lance Héba, une jeune opposante indépendante, revenue camper Place Tahrir. Un des assassins, qui a tué presque 40 de nos martyrs à Alexandrie, a reçu une promotion. Où est la Révolution ? Nous voulons la justice. Lorsque nous sommes venus ici le 25 janvier, nous avons dit « liberté, dignité et justice ». C’étaient ça nos slogans. »
Dans les deux pays, cette soif de justice exprimée par ces jeunes côtoie la soif de reconnaissance de certaines formations politiques. Les dates des élections ne cessent d’être repoussées, notamment parce que certaines formations politiques ne s’estiment pas prêtes face à des partis bien rôdés comme la confrérie des Frères musulmans en Égypte. L’audience du parti islamiste Ennahda, en Tunisie, est nettement inférieure à celle des Frères en Égypte. Mais Ennahda n’en finit pas de faire parler de lui, suscitant parfois l’inquiétude. Ce 18 juillet, lors de sa conférence de presse, presque tous les Tunisiens ont compris que le Premier ministre, Béji Caïd Essebssi, visait Ennahda lorsqu’il accusait « certains partis » d’entretenir les troubles pour retarder l’élection de l’Assemblée constituante en octobre. Le parti présidé par Rached Ghanouchi a vivement nié cette accusation.
Les islamistes, toujours sujets de méfiance
Interdite vingt ans durant, la formation islamiste tunisienne ne présume pas de son poids politique au Pays du jasmin. À l’en croire, Ennahda adhère parfaitement au modèle démocratique pluraliste et demande à être jugé sur ses actes et son programme politique. « Ce qui nous préoccupe le plus, c’est de peser par la qualité de nos propositions et non par le nombre, explique Nourredine Bhiri, membre du bureau politique. Dans cette étape cruciale qu’est la transition démocratique, le pays n’a pas besoin de parti fort, dominant. Il a besoin de formations avec des propositions fortes pour régler les problèmes sociaux. Les Tunisiens souffrent de la situation sécuritaire, politique, économique, sociale. »
Sur la place Tahrir, au Caire, où les contestataires ont repris quartier, les voix, chaque jour plus déterminées, dénoncent le dialogue de sourds avec le gouvernement de transition, et son remaniement toujours repoussé. Tous attendent que le Conseil suprême des armées cède sa place aux civils. « Quand les élections auront-elles lieu ? On n’en sait rien, s’indigne Héba, la jeune militante indépendante. On ne nous entend pas ! C’est exactement comme sous Moubarak. On veut que cette période de gouvernement militaire se termine ! » La période transitoire semble interminable aux manifestants qui ont précipité la chute de leurs dictatures. Les jeunes de Tunisie et d’Égypte apprennent chaque jour combien est long le chemin vers l’instauration d’une démocratie. Leur retour sur les lieux qui ont vu le déclenchement de la révolte témoigne que leur persévérance et leur vigilance aussi est sans limite.
Aabla Jounaïdi




