Patrick, dans son éditorial du vendredi 22 janvier, a écrit : « À force de chercher à prendre de petits ascendants tactiques, ils semblent en perdre tout sens de la stratégie ».
Le jeu des politiques malgaches actuels, et on peut dire depuis l’indépendance, est résumé dans cette phrase.
Je ne suis pas le premier à faire une comparaison entre la politique et le jeu d’échecs ou tout autre jeu de stratégie. Nos politiciens actuels se focalisent plus sur la tactique, qui consiste à réagir à la situation présente. C’est une vue à court terme de la situation. La stratégie consiste à fixer des objectifs à plus long terme et par la suite, analyser le présent, établir un plan d’actions et rassembler les moyens qui serviraient à atteindre lesdits objectifs. En cours de route, on applique quelques tactiques en cas de situation non prévues, mais la stratégie globale reste la même.
Revenons à notre jeu d’échecs. Dans ce jeu de stratégie, celui qui joue le premier coup, le fait avec les pièces blanches. Il a donc la main car c’est lui qui a le choix de l’ouverture (dont chacune aux échecs porte un nom et correspond à une stratégie de victoire) et cela constitue incontestablement un léger avantage. Après ce premier coup, celui qui joue les noirs va tenter d’orienter le jeu vers sa stratégie de défense (qui comme celle d’attaque porte un nom et détermine la contre-attaque). C’est pour cela que dans une compétition d’échecs, chaque concurrent joue à tour de rôle les blancs et les noirs.
Dans le cas qui nous intéresse ici, on peut prendre l’image et l’hypothèse que c’est le clan Rajoelina qui joue avec les blancs (n’y voyez aucun jeu de mots, SVP). Dès le départ, il y a problème car il n’avait pas de stratégie claire, à part aller défier Ravalomanana, dont la gestion des affaires de l’État commençait à agacer tout le monde. Rajoelina était donc mal parti car il n’avait aucune stratégie. C’est l’intervention de l’Armée (CAPSAT, détenteur des matériels de guerre) qui a fait basculer le pouvoir en sa faveur.
Depuis sa prise de pouvoir, il y a eu les gesticulations en tous genres pour essayer d’avoir une reconnaissance internationale. Échec.
Après, il lui a fallu changer de tactique (toujours sans une stratégie claire) et passer à la table de négociations (Maputo, Addis Abeba..). Presque réussi, mais l’adversaire, qui joue avec les noirs, a adopté la tactique (pas de stratégie non plus de ce côté là) du harcèlement et de la provocation. Rajoelina est tombé dans le panneau en réagissant d’une manière disproportionnée à ces provocations (interdiction de territoire..). Aux échecs, on dirait qu’il a sacrifié une pièce (Monja qui serait un cavalier !) mais cela n’a servi à rien. Il est de nouveau en position d’échec.
Il a adopté une autre tactique (toujours pas de stratégie claire, donc pas d’objectif défini, à part rester au pouvoir pour le pouvoir) en déclarant qu’il faut rendre le pouvoir de décision au peuple en organisant des élections législatives. Erreur car il parle du pouvoir mais pas du sien, du genre j’y suis, j’y reste. L’adversaire continue la tactique de la provocation (c’est normal, il n’est pas le maître du jeu) et fait appel à l’arbitre (GIC, UA, France...), car entretemps, un accord avait été signé entre les deux camps. L’arbitre intervient et ne se réfère qu’à ce qui a été signé. Rajoelina reconnaît que les élections ne pourront avoir lieu aux dates choisies par lui. Échec.
À mon avis et à ce stade, le clan Rajoelina devrait définir une vraie stratégie et la dévoiler. En effet, dévoiler sa stratégie oblige l’adversaire lui aussi à définir la sienne en fonction de la votre. Le culte du secret et de la sortie du bois au dernier moment n’est pas toujours la bonne stratégie, sauf si vous avez un « gibier » bien précis et bien connu (exemple de la chasse à l’affut, contrairement à la chasse à courre).
Pour cela il a 15 jours pour l’établir.
Mon analyse c’est qu’étant donné toutes ces erreurs et cette focalisation sur la tactique (donc le court terme), il a perdu l’avantage d’avoir commencé le jeu. C’est dommage pour lui car l’adversaire au départ était composé de has been hétéroclites et réapparus seulement sur la scène grâce au GIC. Le seul fait que cet attelage hétéroclite se soit rassemblé contre lui est déjà un échec.
Vous vous rendez compte qu’il a réussi à faire de Ratsiraka, Zafy et Ravalomanana des compagnons de lutte ! C’est un exploit, non ? Il n’a pas du tout réussi à semer la zizanie chez ces trois has been. Galvanisé par sa victoire et mal conseillé par des griots [1] qui ne pensent qu’à leur petite pomme ou à leur heure de gloire, il a négligé la capacité à nuire de ces anciens dirigeants. Selon moi c’est une erreur fondamentale et irréparable.
Pour le moment, il est en position d’échec, mais pas encore échec et mat.
Il faut aussi qu’il tienne compte maintenant du jeu du trouble-fête qu’est Monja Roindefo qui a adopté la stratégie de la sortie du bois (lui, il en a une à mon avis : conquérir le pouvoir en profitant de la situation, et de préférence en se servant de Rajoelina en guise de courte échelle et de marche pieds, c’est-à dire en lui marchant dessus) en choisissant de se lancer très tôt dans ses intentions de briguer le mandat suprême. On verra plus tard si c’était la bonne stratégie.
L’arbitre a donné 15 jours pour que Rajoelina déclare ses intentions. Aux vues de la situation actuelle, on voit mal la France aller à contresens des autres Nations (cf les déclarations du Sous Secrétaire d’Etat US et de l’UE). Comme la France est son principal conseiller et appui, il va bien falloir qu’il se plie aux exigences du GIC, sinon il adoptera la tactique (ce n’est pas une stratégie) de la terre brûlée, comme les russes en Ukraine lors de l’invasion par Hitler.
Rajoelina et son clan se trouvent donc devant un vrai tournant dans le (mauvais) jeu politique actuel.
Sans ambages, on peut dire que l’échec et mat le guette et plane au dessus de sa tête. Selon moi, s’il veut sortir pas la grande porte de cet imbroglio, la solution serait celle que j’ai déjà proposée sur ces colonnes, bien avant sa prise de pouvoir et aussi après : il pourrait déclarer qu’il est prêt à co-organiser les élections présidentielles et qu’il n’est même pas candidat. Cela rejoindrait d’ailleurs ses déclarations dans le temps : « je ne compte pas rester au pouvoir ». Dans ce cas, on dira : enfin un politicien (comme il prétend l’être) qui a tenu parole ! Pour les élections de 2015 (il aura à peine 40 ans), la grande porte pourra lui être ouverte et cette fois-ci, avec la légitimité et les honneurs.
Malheureusement, avec toutes ses erreurs qui durent depuis plus d’un an, c’est tout le pays qui aura payé un très lourd tribut et la responsabilité lui en incombe, qu’il le veuille ou non. En cas d’échec et mat ou de politique de la terre brûlée (s’entêter à ne pas partager le pouvoir pendant la transition), il ira rejoindre la cohorte de tous nos anciens dirigeants (les mêmes qu’il a admirablement réussi à rassembler : Ratsiraka, Zafy, Ravalomanana) qui n’ont pas fait avancer notre pays vers une Nation démocrate, avec des Institutions modernes, et ce faute de stratégie claire, expliquée et partagée.
En revenant à l’image du jeu d’échecs, on peut dire que tous nos politiciens sont de vrais amateurs. C’est normal, ils veulent le pouvoir pour le pouvoir, en affichant de bonnes intentions, mais le but est tout simplement d’essayer de profiter d’être au pouvoir pour s’enrichir et accaparer des privilèges. La politique, au sens noble du terme (du grec politis qui veut dire « la vie de la cité »), cela ne les intéresse pas du tout, mais alors pas du tout. Autrement notre pays n’en serait pas là, après 50 ans d’indépendance.





