Le comportement de la communauté internationale durant la présente crise malgache présente une caractéristique intéressante : l’imprévisibilité aux yeux de certains. Les optimistes diront qu’elle s’adapte, les pessimistes qu’elle est instable. Par conséquent, il n’y a rien d’étonnant au marécage actuel : ceux vers qui on se tourne pour nous guider hors de la crise semblent eux-mêmes perdus. Il semble toutefois que la communauté internationale ait gardé un peu de dignité, alors que la tendance des derniers mois semblait montrer une marche forcée (et imméritée) vers la reconnaissance. On apprend avec amusement que le chef de la délégation malgache n’a pas été autorisé à assister au sommet de l’Union africaine (UA) à Addis-Abeba, le pays étant encore suspendu au niveau de cette instance régionale africaine [1].
Après les décisions internationales de soutien à la Feuille de route, suivies du défilé de représentants importants de la communauté internationale chez les autorités de la transition, celles-ci ont sans doute pensé hâtivement que le tour était joué, et que l’actuel Sommet africain serait celui du retour par la grande porte. Malheureusement pour eux, le cinéma du 21 janvier et les atermoiements des hâtifs pour aller vers l’apaisement ont quand même plus d’impact que ne veulent le faire croire les griots patentés, qui souhaitent voir dans les notamisations à outrance des non-évènements, voire une manifestation de souveraineté nationale.
Le comportement de la diplomatie internationale est jusqu’à ce jour passé par trois phases. La première phase fut celle de la condamnation du coup d’État, assortie de sanctions économiques. Malheureusement, celles-ci ont montré peu d’efficacité, et ce pour deux raisons essentielles : primo, au nom de ses intérêts nationaux, la France s’est désolidarisée des efforts coercitifs internationaux et a empêché qu’elles aient une véritable portée, y compris au sein de l’Union européenne ; secundo, les financements parallèles (licites ou non) ont amoindri l’impact des sanctions sur les finances hâtives, qui ont pu assurer le minimum qui leur était vital grâce (entre autres) au bois de rose et à Wisco. Ces deux raisons ont contribué à l’enlisement de la crise, et à l’inefficacité des sanctions, et ont amené la communauté internationale à passer à une seconde phase.
Cette seconde phase est basée sur la conviction que l’option de condamnation seule ne suffisait pas, et qu’il était nécessaire de reprendre le dialogue avec le régime putschiste, si la communauté internationale voulait avoir le poids nécessaire pour baliser les abus et les dérapages. Cette conviction était basée sur le constat qu’en restant éloigné du régime hâtif, la communauté internationale ne pourrait le civiliser démocratiquement de façon correcte, et que la nécessité d’empêcher le pire méritait bien que les vazaha avalent quelques couleuvres. Henri IV n’avait-il pas rendu célèbre la formule « Paris vaut bien une messe » ?
Seulement, voilà. Comme j’avais eu souvent l’occasion d’en avertir les honorables lecteurs, traiter avec un régime autocratique en enlevant les bâtons et en lui fournissant des carottes dans le but de « l’empêcher de » ne pourra en définitive aboutir qu’à « l’encourager à ». Comme on l’a vu dans l’éditorial de lundi, contrairement à un régime démocratique, un régime autocratique, arrivé au pouvoir par la force et qui s’y maintient par la répression, ne se sent redevable que vis-à-vis du clan qui l’a placé là, et qui l’aide à y rester (la « winning coalition »). Par conséquent, on ne peut pas attendre d’un pouvoir né d’un coup d’État qu’il respecte les citoyens, et encore moins la communauté internationale. Sauf si celle-ci a des robinets grands ouverts, ce qui la rend tout d’un coup intéressante.
Les diplomates vazaha devraient toutefois apprendre que le havako raha misy patsa fait partie de la culture malgache, et que des vazaha qui ouvrent leur grande gueule pour donner des conseils tout en gardant leur portefeuille fermé ont très peu de chances de se faire entendre d’un gouvernement issu d’un coup d’État. Et si à Madagascar on n’avale pas des couleuvres, par contre on n’hésite pas à vendre des saka be loha : dire ce que le vazaha veut entendre en matière de bonne volonté, quitte à faire le contraire demain. De toutes manières, le marchandage fait partie de la culture malgache. Espérer qu’un accord politique signé va s’appliquer comme une lettre à la poste ne peut être qu’un vœu pieu, d’autant plus si ledit accord présente de graves failles dans leur rédaction. Mais la communauté internationale ne s’adaptera pas aussi facilement et indéfiniment aux facéties culturelles vita gasy, une fois qu’elle aura eu son indigestion de couleuvres.
Le régime hâtif n’est pas au bout de ses peines. La seconde phase évoquée ci-dessus n’entraine pas automatiquement de retour des financements. Jusqu’à présent, la reconnaissance est donc plus ou moins politique, pour encourager Rajoelina à cesser son autisme nombriliste. Mais elle n’a pas encore véritablement atteint le domaine économique. L’équipe de transition ne cesse donc de faire le beau, mais à sa grande déception, elle n’arrive toujours pas à avoir le sussucre espéré. À force de faire trois pas en arrière pour un pas en avant, Rajoelina a fini par amener la communauté internationale à en faire autant. En 2009, Rajoelina s’était engagé à ne pas se présenter aux élections, en espérant que la reconnaissance internationale allait suivre, ce qui n’advint pas. Ce fut un prétexte en or pour faire germer dans sa tête et dans celle de son clan qu’il n’est donc plus tenu par cet engagement, car la communauté internationale n’a pas respecté les siens. Puis, pour satisfaire son égo qui ne demandait que ça, Rajoelina a été invité à l’Assemblée générale des Nations unies pour obtenir une concession de taille : la nomination d’un vrai Premier ministre de consensus, ce qui fut fait un mois après, le 28 octobre 2011. Mais ce fut la seule concession hâtive. Pour le reste (maintien des ministres les plus contestés, amélioration de la gouvernance démocratique et économique, apaisement), rien à déclarer jusqu’à ce jour. Dans les derniers mois, la communauté a montré des signes de dégel, mais le Sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba n’a finalement donné aucune avancée concrète pour les hâtifs.
Les dernières déclarations de la SADC et de l’Union européenne soulignent la nécessité de respecter la Feuille de route. Or, celle-ci est maillée d’une contradiction majeure qui ne permet pas de résoudre consensuellement le cas Ravalomanana. Faute d’une réécriture, une mise en œuvre de la Feuille de route telle quelle relèvera donc de l’impossible, quelle que soit la coercition. On pourra donc s’attendre à une quatrième phase, au cours de laquelle la communauté internationale va encore tâtonner pour voir comment amener les hâtifs à gagner un peu de maturité en termes de démocratie et de bonne gouvernance ; tandis que les hâtifs vont tenter d’obtenir le maximum de reconnaissance (et donc de financements) en faisant très peu de concessions. Ce sera donc à qui des deux fera avaler le plus de couleuvres en douce à l’autre. La fin de la crise n’est donc pas pour demain.





