« À cause du clou, le fer fut perdu.
À cause du fer, le cheval fut perdu.
À cause du cheval, le cavalier fut perdu.
À cause du cavalier, le message fut perdu.
À cause du message, la bataille fut perdue.
À cause de la bataille, la guerre fut perdue.
À cause de la guerre, la liberté fut perdue.
Tout cela pour un simple clou ».
(Benjamin Franklin)
À Madagascar, la première crise politique majeure qui aboutira au renversement d’un régime date de 1972, dont le 13 mai marquera l’Histoire du pays de façon symbolique et géographique. La mémoire collective retiendra de la crise de mai 1972 certains faits plus marquants que d’autres, comme la remise des pouvoirs au général Ramanantsoa, l’emprisonnement de jeunes et leur déportation à Nosy Lava, et surtout la répression par les Forces républicaines de sécurité le 13 mai 1972 devant l’Hôtel de Ville. Sans oublier les vedettes de 1972 comme Maitre Olala et les membres du groupe Mahaleo (qui étaient élèves du lycée d’Antsirabe à l’époque).
Cependant, les détails des faits et leur enchainement sont de plus en plus flous avec le temps. La présente planche, sûrement imparfaite et pleine d’aspérités, se propose d’en retracer les grandes lignes. Objectif : d’une part, pour que le 13 mai 1972 ne soit pas juste le nom d’une Place qu’il est bon de conquérir quand on veut faire un coup d’Etat, et d’autre part, pour provoquer le débat sur le forum entre les générations qui ont vécu ces événements et celles ultérieures. Pour souligner le manque de fiabilité des résultats électoraux à Madagascar, on rappelle qu’une élection présidentielle est organisée le 30 janvier 1972, et que Philibert Tsiranana la remportera par 99,7% des voix. Il sera d’ailleurs investi le 1er mai 1972, avant de perdre le pouvoir quelques semaines après.
D’une grève estudiantine au départ de Tsiranana
Le 22 janvier 1972, les 500 étudiants de l’Ecole de médecine et de pharmacie de Befelatanana se mettent en grève. Leurs revendications sont les suivantes : amélioration des conditions d’hébergement, amélioration et diversification des repas, augmentation du montant des bourses et alignement du programme sur celui de la Faculté de Médecine de l’Université qui a ouvert ses portes en 1970. Rappelons que l’Ecole de Befelatanana avait été créée par le Général Galliéni en 1904, et son accès se faisait sur concours après la classe de seconde. Les étudiants sortaient « médecins » après quatre ans, alors que les étudiants de la Faculté de Médecine qui avait ouvert ses portes en 1970 au sein de l’Université de Madagascar devaient sortir « docteurs en médecine » après sept années d’études postérieures au baccalauréat. Cette différence de niveau a amené les étudiants de l’Ecole à revendiquer une harmonisation, ce que le Gouvernement malgache a refusé en février 1972 : l’argument présenté par le Ministre de la Santé est qu’il fallait maintenir l’école de Befelatanana pour former des médecins destinés aux zones rurales.
L’escalade de la crise sociale est favorisée par une excellente organisation du mouvement de grève. Celui-ci est tout d’abord géré par l’Association des étudiants en médecine et pharmacie (AEMP), puis est très rapidement encadrée par les éléments du futur parti M.F.M. Les diverses tentatives de l’Etat pour résoudre la grève des étudiants de l’Ecole de médecine, contribueront à l’escalade au lieu de faire baisser la tension. Cette escalade est symbolisée par les messages qui deviennent de plus en plus radicaux, en particulier quand les intellectuels gauchistes du futur M.F.M. commencent à s’impliquer :
janvier : revendication pour une amélioration des conditions d’études des étudiants de Befelatanana (logement, bourse, alignement avec la Faculté de médecine…)
mars : revendication pour une malgachisation de l’enseignement et rupture des accords de coopération
mai : revendication pour le départ de Tsiranana.
13 mai 1972 : le dérapage
Pour essayer de mater la grève des étudiants de l’Ecole de Médecine, le Gouvernement prononcera tout d’abord diverses mesures comme la fermeture des dortoirs (pour forcer les étudiants ne vivant pas à Antananarivo à rentrer chez eux), la fermeture de l’Ecole, puis la dissolution de l’Association des étudiants en médecine et en pharmacie (AEMP) qui était la structure menant la grève.
Le 13 mai 1972, à une heure du matin, plusieurs centaines d’étudiants sont arrêtés alors qu’ils étaient en train de se réunir à l’Université d’Antananarivo. 371 d’entre eux sont déportés au bagne de Nosy Lava avec certains adultes soutenant le mouvement (syndicalistes, responsables d’association de parents, responsables de mouvements de jeunesse…). Après avoir appris cela aux premières heures de la matinée en se rendant à l’Université comme d’habitude pour manifester, la foule se rend devant l’Hôtel de Ville, sur l’Avenue de l’Indépendance. Elle y grossit à vue d’œil, renforcée par les badauds.
À 10 heures, les éléments des Forces républicaines de sécurité (FRS) en charge du service d’ordre devant l’Hôtel de Ville lancent des grenades lacrymogènes pour disperser la foule. Cela étant sans grand résultat, ils lancent des grenades réelles et tirent. Sur instruction du Colonel Ratsimandrava, alors Commandant de la Gendarmerie, les troupes de gendarmes en charge de la sécurité d’un autre périmètre refusent quant à elles d’user de leurs armes et pointent les canons de leurs fusils au sol. Les coups de feu cessent à 15H30 sur l’Avenue de l’Indépendance. A 16H, la foule se déplace vers Tsimbazaza pour demander au Ministère de l’Intérieur la libération des étudiants arrêtés, mais elle sera cueillie par des tirs des FRS du côté de la Radio Nationale à Anosy. Pour se venger, la population s’attaquera aux éléments isolés des FRS dans les quartiers. Résultats de cette journée sanglante du 13 mai, qui donnera son nom à la fameuse place en plein centre-ville d’Antananarivo : 34 morts. L’Hôtel de Ville sera également incendié.
Après la répression armée qui eut lieu à Analakely le 13 mai 1972, un discours du Président Tsiranana est diffusé le soir sur les ondes de la Radio nationale. Les termes qu’il a utilisés sont perçus comme une provocation choquante : « Nous n’utiliserons pas d’armes. Mais si cela est nécessaire, nous tuerons même 2000 personnes en une seule fois. Que ce soit 2000, 3000 en une seule fois, tsak ! Un de mort ! Tsak ! Un autre mort ! Ensuite, que ce soit 5000, ou 6000, ou 100.000, tsak tsak ! Vous serez tous exterminés, si c’est ce que vous voulez ! » . Toutefois, il semblerait que ce discours ait été enregistré avant la fusillade, car il y est mentionné la volonté de ne pas utiliser d’armes. Cependant, sa diffusion alors que des morts avaient eu lieu dans la journée est une coïncidence extrêmement malencontreuse, qui consommera la rupture de la population avec Philibert Tsiranana. La foule des manifestants, grossie par une grève générale de protestation le 15 mai, appelle l’armée à prendre le pouvoir. Le 18 mai 1972, Philibert Tsiranana se verra obligé de remettre les pleins pouvoirs au plus ancien dans le grade le plus élevé, le général Gabriel Ramanantsoa.
Malgré cette remise des pouvoirs au Général Ramanantsoa, la présence de Philibert Tsiranana continue à planer dans la mesure ou il restait encore Chef de l’Etat. En outre, elle est très mal acceptée par la population, qui ne lui a pas pardonné la tuerie du 13 mai 1972. Le 08 Octobre 1972, un référendum modifiant la Constitution de 1959 est adopté à 96% des voix, et écarte définitivement du pouvoir le Président Tsiranana. Gabriel Ramanantsoa devient alors Chef de l’Etat.
La goutte d’eau et le vase
Cette grève des étudiants n’était pas le premier coup de semonce contre le régime Tsiranana. La première affaire d’emprisonnement pour raisons politiques aura lieu en 1969. Auteurs d’un pamphlet intitulé « 10 années de République », Edouard Chapuis et Olivier Raparison., sont accusés de diffusion de fausses nouvelles, outrage au Gouvernement, tentative de trouble de l’ordre public, incitation de la population à haïr le Gouvernement : autant de prétextes souvent utilisés par les régimes aux réflexes dictatoriaux pour mater la liberté d’expression.
Il y aura ensuite l’affaire des militants MONIMA dans le Sud en 1971. Le MONIMA (Madagasikara Otronin’ny Malagasy), est un parti d’opposition créé le 29 juillet 1958. Dirigé par Monja Jaona qui est maire de Toliara de 1959 à 1961, il a surtout sa base populaire dans le Sud de Madagascar. Suite à une opposition de plus en plus active, ses militants et sympathisants font l’objet de tracasseries de la part du pouvoir, en particulier en matière de recouvrement d’impôts. A l’époque, le principe fiscal était l’obligation pour tout individu de sexe masculin de payer des impôts (hetra isan-dahy). Or, dans la région aride qu’est celle du Sud de Madagascar, la pauvreté est très marquée et les gens ont du mal à s’acquitter de leurs obligations. Cela entraîne des frictions de plus en plus sévères entre la population et les représentants de l’Etat. Du 1er au 5 avril 1971, des cortèges de manifestants s’approchent de plusieurs casernes de gendarmerie. Celle-ci ouvre le feu. Bilan : 50 morts et 72 blessés. Ainsi, 229 militants MONIMA sont arrêtés le 7 avril 1971, tandis que 22 militants de l’AKFM le sont à Antanandava et Beparasy.
L’arrestation en juin 1971 du Vice-Président Resampa, pourtant considéré comme le dauphin et l’homme fort du régime, fait apparaître au grand jour les dissensions internes au sein du parti dominant, le Parti social démocrate (PSD). Il est emprisonné avec ses plus proches partisans. L’effet pervers de cette arrestation est qu’elle rend visible une brèche dans le système PSD, et fait apparaître le régime comme affaibli aux yeux de ses adversaires. D’autres arrestations suivront, dont des parlementaires, des hauts fonctionnaires et un employé de l’ORSTOM travaillant à Antsirabe, accusé d’avoir fabriqué des tracts.
Il est également primordial de citer le rôle de deux enseignants à l’Université qui y effectuent avec un réel talent une propagande de thèses révolutionnaires proches de l’idéologie marxiste : Manandafy Rakotonirina et Germain Rakotonirainy. Anciens transfuges du MONIMA et actifs en coulisses depuis 1971, ils fondent le MFM le 27 décembre 1972, sur les bases politiques suivantes : (1) Suppression totale des fondements de classes engendrées par l’Etat Bourgeois et les Etats féodaux. Lutte pour l’élaboration d’un Etat, d’une économie dirigée par la masse prolétarienne révolutionnaire. (2) Abolition de toutes formes d’esclavage et d’exploitation, des intimidations des forces bourgeoises , ainsi que des vestiges des pouvoirs féodaux. (3) Les travailleurs décideront souverainement de la distribution et de l’utilisation du produit de leur travail (selon le site web du MFM).
Vues par le R.P. Ralibera, ces thèses étaient les suivantes : « Les anciens, détenteurs de l’autorité dans tous les domaines, sont les responsables du fixisme qui a empêché les changements et freiné le dynamisme des jeunes ; il fallait donc abattre l’autorité des anciens, parents, enseignants et éducateurs de l’ancien régime, chefs religieux qui ont animé la société ancienne. Cette destruction de toute autorité “vieux régime” doit être appliquée dans tous les domaines (politique, religieux, culturel, économique). Dans le concret, cela signifiait qu’il fallait saper le régime en place, les religions, le système économique, les us et coutumes ancestraux et surtout le système d’enseignement en vigueur ».
Quelles leçons en tirer ?
Philibert Tsiranana en 1972, Didier Ratsiraka en 1991 et 2002, puis Marc Ravalomanana en 2009, sont tombés à la suite de mouvements populaires animés en sous-main par des spécialistes de la subversion. Les mouvemements de foule créés et développés par certains leaders incapables d’attendre un cycle électoral normal, se basent sur une diabolisation du pouvoir en place basée sur des faits réels, auxquels on ajoute souvent des rumeurs pour saler l’addition. La chute de ces Chefs d’Etat est également le fruit d’une incapacité à analyser correctement une situation de tension politique, et à percevoir les petits signes annonciateurs de la grosse crise : le clou qui fait perdre la liberté, pour reprendre la maxime de Benjamin Franklin ci-dessus. En effet, plusieurs éléments représentaient un terreau favorisable pour l’explosion de la crise.
Si nous sommes capables d’apprendre à avoir un recul intelligent sur notre passé, on peut espérer avoir une réflexion sensée sur notre futur. Car sans aucun doute notre incapacité à avoir une vision à long terme est une des causes de ces crises cycliques à répétition, censées nous délivrer d’un tyran, mais qui n’aboutissent finalement qu’à un copier-coller, en changeant juste les noms et les dates. En mai 1972 comme en mai 2009, les opposants n’ont pas accès à la Radio nationale. Les opposants sont arrêtés et emprisonnés pour leur opinion, pratiquement sous les mêmes prétextes fallacieux que pour Raparison et Chapuis : diffusion de fausses nouvelles, outrage au Gouvernement, tentative de trouble de l’ordre public, incitation de la population à ne pas avoir confiance dans les autorités. Devant une telle incapacité à retenir les leçons du passé, comment peut-on prétendre préparer l’avenir ?
Post-scriptum. Cet article est très largement inspiré d’une recherche académique sur les crises malgaches, et dont l’auteur a demandé l’anonymat. Nous le remercions toutefois de son autorisation à utiliser ses écrits.




