Paradoxe de voir un ancien président de cour constitutionnelle, ancien chef de l’État par intérim, juge de formation, parler de « jurisprudence malgache en matière de changements de Constitution » et sourire aux anges à voir des mutins en arme vociférer autour de lui.
Paradoxe de voir le chef d’une institution d’État, avocat de formation, abandonner sa fonction de négociateur en faveur d’un camp pour venir justifier auprès des militants de l’autre camp la mise au rebut de son mandant et la mise entre parenthèses des structures de l’État.
Oui, effectivement, à Madagascar, il n’y a pas que la faune et la flore qui soient endémiques, il y a aussi la classe politique. Reste à savoir si elle figurera dans un prochain film d’animation à grand succès.
Mais dans ce pays où l’évolution présente bien des particularités du fait de l’insularité, l’être le plus étonnant et tout récemment découvert est l’« homo soldatus ».
Sur le reste de la planète, un militaire de carrière se reconnaît au premier coup d’oeil. Par sa démarche, droite comme un “I”, forgée par les longues heures d’exercice de marche et de position au garde à vous. Retenez-le, pour qu’à la prochaine crise malgache, vous puissiez sauver la Nation lorsqu’il faudra traquer le mercenaire étranger, autre mystérieuse espèce apparentée à l’abominable homme des neiges.
À Madagascar, il en va tout autrement. Une fois qu’il est habillé en civil, l’« homo soldatus » ne se distingue nullement des autres « homo sapiens ». Ce qui lui permet entre autres de regagner discrètement sa caserne d’origine lorsque son affectation à une unité spéciale disparaît (FRS, GMP, RESEP ou GP, remarquez comme l’« homo soldatus » a le goût des sigles), mais oblige à se poser bien des questions sur ce qui se passe effectivement dans les casernes.
Discipline de l’armée ?
Dans sa caserne nourricière, le premier enseignement que se voit délivrer le jeune « homo soldatus » est que la discipline est la première force des armées. Une maladie dégénérative semble toutefois affecter cet équilibre vital.
La première manifestation publique eut lieu le Dimanche 8 mars avec la mutinerie des soldats et sous-officiers du Capsat. On vit ces mutins investir dans le plus grand désordre le quartier d’Ankadimbahoaka, chacun se positionnant selon son inspiration, sans qu’un quelconque commandement ne s’applique à mettre en oeuvre les principes de base de la défense d’une position. Il est heureux pour ces « homo soldatus » que l’ennemi annoncé ce jour-là ne se fut point présenté, car un opposant un tant soit peu organisé n’en n’aurait probablement fait qu’une bouchée.
La deuxième manifestation spectaculaire de cette maladie eut lieu le Mardi 10 Mars avec la démission forcée du ministre de la Défense, le vice-amiral Mamy Ranaivoniarivo. La presse retransmit à un public médusé les cris désordonnés d’officiers et de sous-officiers, foulant aux pieds toutes les règles de l’honneur militaire et apparemment trop contents de se défouler d’on ne sait quelle démangeaison sur un officier général.
La journée d’hier vit deux nouvelles éruptions de cette mystérieuse fièvre. Le matin, à Ambohitsorohitra, il fallut quelques heures et même l’intervention de « leurs » ministres pour que ces hommes d’une espèce nouvelle apprennent la distinction entre des hypothétiques pilleurs allant approvisionner Iavoloha, et d’honnêtes convoyeurs de fonds travaillant pour les banques qui paient probablement les salaires de certains de ces trouffions.
L’après-midi, on vit dans les locaux de l’épiscopat à Antanimena une nuée de soldats et sous-officiers vociférer à qui mieux mieux, sans même laisser à Andry Rajoelina le temps de faire un compte-rendu de la réunion à laquelle il venait d’assister. Leurs chefs supposés eurent toutes les peines du monde à les empêcher de faire parler la poudre, et bon gré mal gré, laissèrent faire la capture des membres de la hiérarchie militaire et du pasteur Lala Rasendrahasina, qui même suspect de sympathies pour Marc Ravalomanana, ne méritait certainement pas cette indignité.
Si l’état-major qu’ils ont choisi n’arrive même pas à les maîtriser, tous, du sommet de l’État au simple citoyen ont à craindre de ces « militants en uniforme ». Chaque caporal se voit en faiseur de roi. Contrairement à des policiers ou des gendarmes, commandés par des officiers de police judiciaire, leurs notions de droit sont très légères. Et s’ils n’ont jamais conquis que des objectifs abandonnés par les hommes en arme, toute épicerie de quartier peut constituer un objectif tout à fait à la portée de n’importe lequel d’entre eux se sentant investi d’on ne sait quelle mission.
La reconstruction passe par la reprise en mains
À Andry Rajoelina et à son entourage proche de prouver qu’après avoir utilisé une hétéroclite coalition d’intérêts politico-militaires, ils n’en sont pas déjà devenus otages. Maîtriser la foule du 13 mai fut un challenge. Maîtriser ceux que l’on appelle les sous-officiers du Capsat sera un tout autre défi.
Et la hiérarchie militaire osera-t-elle enfin sortir de sa léthargie ? Qui aura le courage de prononcer les arrêts de rigueur ?





