Vendredi dernier, la station de télévision MA-TV a eu une initiative louable en organisant un débat contradictoire avec les diverses tendances de légalisme qui existent. D’une part, les légalistes soutenant le coup d’Etat, qui militent pour que celui-ci soit plutôt vu comme « un mouvement populaire légalisé par la Haute Cour Constitutionnelle ». D’autre part, les légalistes qui s’y refusent, sur la base de la Constitution en vigueur jusqu’au 17 mars 2009. Comme les bonnes couvertures qui tiennent chaud les nuits d’hiver, la légalité a donc une double face.
En organisant ce débat dans le cadre de son émission « Resa Be », le journaliste Radavidson a donc réussi à faire dialoguer sincèrement et librement autour d’une table le fan-club de Andry Rajoelina et les leaders d’Ambohijatovo, réussissant là où les médiateurs de l’Union africaine et de l’Organisation des Nations unies piétinent depuis des mois. Faire discuter des personnes que les rancœurs, colères et frustrations politiques plaçaient de facto sur des positions diamétralement opposées est une prouesse qu’il faut reconnaitre à sa juste valeur.
Représentés par Tabera Randriamanantsoa (Président du Comité de réconciliation nationale), Vaovao Benjamin (AREMA et membre de la HAT) et Rinah Rakotomanga (porte-parole des exilés politiques), les pro-TGV ont véhiculé le message suivant : on ne doit pas faire marche arrière sur la Transition, mais tous les Malgaches doivent y prendre part pour qu’elle fonctionne. Quant aux anti-TGV, ils avaient pour porte-parole Alain Andriamiseza (Président du parti MCDM) et Fetison Rakoto Andrianirina (Comité pour le respect de la légalité), pour lesquels il était hors de question de valider un coup d’Etat, tout en ne rejetant pas l’idée d’une transition vers la IVème République, à condition de la fonder sur des principes reconnus par la Constitution. Il y a un manque évident d’atomes crochus entre ces deux positions, mais cependant il y quelques pistes qui luisent faiblement dans la pénombre actuelle.
On ne reviendra pas sur le contenu entier du débat, qui de toute façon, ne pouvait que tourner autour des thématiques lues, vues et entendues depuis des semaines. Mais il y a un fait qui nous parait extrêmement intéressant, et pour lequel MA-TV a eu du mérite d’avoir organisé un tel débat. Malgré toutes les divergences de point de vue, d’intérêts, de copinage et d’accoquinage, il semble qu’il y ait quand même eu un point majeur de consensus : au nom du Fihavanana, le dialogue est non seulement nécessaire, mais de plus il est possible. Comme auraient dit ces étranges brésiliens d’une secte qui a eu son heure de gloire à Madagascar : miracle mon ami !
Dialogue à reculons
Jusqu’ici, la prise de conscience chez les protagonistes de la nécessité d’un dialogue sincère était loin d’être évidente. Bien entendu, il y a eu ces sessions du Hintsy ou de l’Ambassade du Sénégal, mais l’impression générale est que chacun y est allé à reculons et en dilettante : comment dans ce cas s’étonner du manque de résultats ? Or, ce qui semble également curieux, c’est que depuis le début de la crise, et même avant qu’elle n’éclate, tous se sont prévalus de ce fameux Fihavanana, notion tellement utilisée qu’on ne se sait plus très bien ce que les gens veulent dire par là. Donc finalement, il semble que ce soit devenu avec le temps et la crise juste un mot-prétexte pour tenter de se donner un visage respectable, malgré les ignominies qu’on fait en parallèle. On a même entendu certains des bidasses utiliser ce terme au Cercle Mess de Soanierana lors d’un simulacre de réconciliation entre militaires il y a quelques semaines : c’est vous dire combien ce mot est dévalorisé, tant par un contenu de plus en plus flou, que des utilisateurs de plus en plus patibulaires.
Et pourtant, du moins si on en croit nos éminents sociologues et illustres antropologues, le Fihavanana est une des richesses de la culture Malgache. On veut bien. Mais depuis le début de cette crise, on ne peut qu’être sceptique. Sans doute faudra-t-il demander l’avis des morts du 7 février 2009, donnés en pâture aux tirs de la garde présidentielle d’Ambohitsirohitra pour que le tolom-bahoaka (1) ait les martyrs nécessaires, ou aux gros bras financés par les malotrus pour piller et brûler les entreprises, puis lapider les manifestants d’Ambohijatovo. Sans doute faudra-t-il encore demander à Razily (arrêté par le CAPSAT pour avoir commis le crime de porter un drapeau national sur une voie publique), ou à cette animatrice de MBS portée disparue (que la communauté internationale et la société civile de salon laissent peu à peu s’enfoncer dans les méandres de l’oubli démocratique). Nous avions suggéré dans ces colonnes de réfléchir sur une institutionnalisation du Fihavanana, car si c’est vraiment une de nos richesses, pourquoi ne chercherait-on pas à l’exploiter de manière Constitutionnelle, au lieu de toujours rechercher un copier-coller de ce qui se fait chez les vazaha (2) ? Par exemple, en créant un Conseil des Sages composé de tous ceux qui auraient tenu la fonction de Chefs d’Etat (ou même de Chefs de Gouvernement), et dont la fonction permettrait de servir de recours ultime à un conflit entre pouvoir et opposition. Objectif : créer une structure formelle de résolution des crises politiques, afin d’empêcher que tout mécontentement populaire ne devienne à chaque fois un coup d’Etat, même s’il est machiavéliquement préparé, françafriquement financé et bidassement assisté. Et même s’il a l’onction des pontes du FFKM, qu’ils s’appellent Razafindratandra, Razanakolona, Razafimahefa ou Rasendrahasina.
Toutefois, il faut quand même se raccrocher à l’espoir des mots conciliants utilisés par les divers protagonistes lors du débat sur Ma-TV, et ce pour une bonne raison : c’est tout ce qui nous reste. Mais restons lucides : parmi ceux qui parlaient, il n’y avait aucun décideur, tant du coté d’Ambohitsirohitra que du coté d’Ambohijatovo. Ces gens parlaient donc finalement pour eux-mêmes, et on ne sait pas dans quelle mesure cette volonté sincère de dialogue reflétait les opinions de Andry Rajoelina, de son Superman juridique ou de sa garde prétorienne dont les kalachnikovs font office de cervelle. Mais on se demande également si MM. Andriamiseza et Rakoto Andrianirina portaient la parole de Marc Ravalomanana, Harinaivo Randrianantoandro, Yves Aimé Rakotoarison, Constant Raveloson ou Ihanta Randriamandranto. Car le Fihavanana ne se décrète pas juste par les mots de quelques uns, mais doit se vivre et se démontrer par les actes de tous. Et les tentatives d’arrestations de Manandafy Rakotonirina au Carlton samedi dernier, ou les perquisitions faites pour faire taire Radio-Mada dimanche, démontrent à eux seuls le sens incommensurable du Fihavanana chez Andry Rajoelina et les actuels chefs de l’armée.
Mais même sans aller dans les hautes sphères de la vie nationale (ou les sphères les plus basses des casernes), la pratique du Fihavanana dans la vie quotidienne est de plus en plus abstraite. Il suffit d’observer la réalité de la circulation automobile, les traditionnels cafouillages dans les queues d’arrêt de taxibe et l’anarchie dans les rues de la Capitale depuis le mouvement enclenché par le TGV (qui dans la gestion municipale semble rouler à vapeur, si ce n’est à voile). Et même sur les forums internet, on constate que certains se proclament chantres de ce fameux Fihavanana, alors qu’ils n’en sont en définitive que le chancre mou. La tête qui grossit et les chevilles qui enflent : ces symptômes semblent révéler une grave pathologie que nous laisserons aux psys le soin d’identifier, mais qui a priori se trouve aux antipodes du Fihavanana auto-proclamé.
Abus de langage
Or toute auto-proclamation dans une communauté quelconque ne peut qu’aller contre les sens de justice, de conciliation, de respect et de sagesse qui sous-tendent le Fihavanana, surtout si elle se fait au mépris du principe démocratique de la voix du plus grand nombre, ou à défaut, de règles établies et communément acceptées, ce qui permet l’adhésion la plus large. Quand on se base uniquement sur ses thuriféraires (3), ceux qui hurlent avec ses loups et chantent ses propres louanges, on ne peut qu’avoir un comportement de despote mal éclairé. C’était valable pour Didier Ratsiraka, ça s’est démontré avec Marc Ravalomanana, et a fortiori Andry Rajoelina sera une preuve éclatante de cette affirmation.
Alors, quand on nous parle de Fihavanana, de démocratie, de légalité, de Constitution, ou de République, on ne peut que regretter les abus de langages qui font sonner creux les mots. Sur les places publiques ou les forums du web, certains contemplent le monde à travers leur nombril et oublient que leur mentalité intégriste est la gangrène du Fihavanana. En langage imagé, on appelle souvent ces extrémistes des faucons, par opposition aux modérés. Tout en sachant que derrière les griffes d’un faucon, il y en a souvent un vrai qui se cache.
PS : avant que certains ne prennent la peine de donner des cours de français à l’auteur au sujet du titre, et contrairement à ce que l’on pense souvent, l’expression exacte est « rebattre les oreilles » et non « rabattre les oreilles ». Jusqu’à preuve du contraire, personne ne nous a encore saisi vigoureusement les oreilles pour les plier et les rabattre sur les lobes. Mais cependant, on dit bien rabattre le caquet.
Notes :
(1) Lutte populaire
(2) Etranger blanc
(3) Pour ceux qui se demandent toujours ce que ce mot signifie, c’est un synonyme de « flatteur » ou « courtisan ».





