« Vous ne devez pas (ou plus) être malgache pour vous exprimer ainsi ». Sur les forums internet ou dans les émissions de radio ouvertes aux auditeurs, cette petite phrase est la bombe atomique, le père de tous les arguments dans la mère de toutes les batailles.
Et cela marche : au fil des semaines, les résidents étrangers et autres amis de Madagascar ont déserté les discussions concernant le pays, et les jeunes Karana nés et vivant à Madagascar semblent, au retour de leurs études à Bengalore ou à Boston, totalement ignorer ce qu’est un blog.
Toujours sur ces médias malgaches ouverts au public, les voix qui ont l’occasion de s’exprimer manquent rarement l’occasion de tomber à bras raccourcis, qui sur Niels Marquadt, qui sur Jean Marc Châtaigner, coupables à leurs yeux d’ingérence inacceptable vis-à-vis du peuple élu. Ce qui n’empêchera cependant pas les mêmes de se prévaloir quelques semaines plus tard de la position de la « communauté internationale ».
L’on pourrait alors être tenté de croire qu’aux yeux de l’opinion publique, les prises de position un rien tranchées de diplomates étrangers sont infiniment plus outrageantes que les prises de paroles d’officiers malgaches. Peut-être parce qu’appeler les uns Jean Marc, Niels, Joaquim ou Ablassé serait soit familier, soit poserait des problèmes d’identification, alors que personne ne semble avoir de difficultés particulières à savoir de qui on parle lorsqu’on évoque Charles ou Roger Luc.
Dans le même temps, la presse internationale comprend assez vite qu’une rencontre au plus haut niveau entre la Chine et les États Unis pouvait être appelée rencontre Jintao-Barack, ou encore sommet Obama-Hu, mais qu’il faut éviter de mettre côte à côte le prénom de l’un et le nom de famille de l’autre, fussent-ils aussi exotiques l’un que l’autre.
Les malgaches ont des rapports plus que compliqués avec la mondialisation. La Grande Île est suffisamment étendue pour ne pas ramener le « Ny ranomasina no valam-parihiko » [1] à un « ça me suffit » sans ambition. Mais la taille du pays ne masque pas son insularité, et l’on est tenté de reprendre à son compte la phrase : si l’intuition est une île, la pensée est un commerce au sein d’un archipel.
La connotation un rien méprisante qu’a pris le terme « Vazimba » prouve que nous sommes pratiquement tous des fils et filles d’immigrés, improbables sangs-mêlés de Vazimba, de Bantous, de Malayo-Indonésiens, d’esclavagistes et pirates Arabes ou Européens et sans doute de bien d’autres gènes encore. Le malgache est un métis immigré qui semble soucieux de vite l’oublier. D’où sans doute cette fascination mélangée de répulsion vis-à-vis de l’étranger, soupçonné de venir nous envahir et nous supplanter.
La formidable nostalgie des années 1960 et 1970 qui transparait à travers les préférences musicales les plus populaires laisse penser que, pour parodier Claude François, « ces années-là » avaient l’avantage de s’inscrire dans les trente glorieuses qui permettaient de concilier tant bien que mal ces inquiétudes avec le néo-colonialisme français. Depuis, les choses sont plus compliquées, et les attirances ont transité à travers une succession de zones géographiques : Europe de l’Est, Europe alémanique, Amérique du Nord, Asie. Qu’il nous soit permis de ne pas être complètement convaincu du fait que cette rapide succession d’attractions révèle une authentique ouverture au monde, et non pas un simple suivisme vis-à-vis du modèle économique à la mode à chaque moment.
Une ouverture plus sereine à la mondialisation passerait sans doute par la reconnaissance du fait que l’identité malagasy se symbolise par la valiha, le malabary et le ramanonaka, mais également par le « bonbon anglais », la THB et la soupe « chinoise comme à Toamasina ». Et, sacrilège, puisque nous sommes tous des immigrés, à penser un peu plus que l’on ne devient pas malgache que par le sang. Ceci étant vrai tant pour les objets que pour les hommes.
Et même si mes ancêtres ne sont point Gaulois, j’apprécie un plat national des descendants d’Obélix et Falbala qui s’appelle couscous-merguez.





