La rédaction vous propose aujourd’hui le texte original du discours prononcé ce mardi par Eric Rabary, major de la cinquième promotion du Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS), à l’occasion de la sortie de cette promotion. Bonne lecture.
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La mondialisation, on en parle depuis des années, mais en cette année 2009, elle s’est révélée à nous de manière brutale, nous a secoué de notre torpeur légendaire, notre fameux moramora.
Le réveil est douloureux. Sur le plan social d’abord, où les errements et les erreurs répétitifs vident notre jeunesse de toute volonté et privent notre pays de ressources humaines inestimables. En témoignent ces jeunes talents qui ne conçoivent l’avenir qu’ailleurs, mettant leur science au service d’autres pays ; ces forces vives de la nation, désœuvrées et désorientées que la diffusion et la montée en puissance des médias non traditionnels, véhiculant des idées parfois en décalage avec notre culture, ont fini de déboussoler et d’en faire des bombes sociales à retardement.
Sur le plan des relations internationales ensuite, où la portée des conventions internationales auxquelles nous avons adhérées nous dépasse parfois : des accords et des lois auxquelles nous avons adhérés mais que finalement nous ne maîtrisons pas, et parfois pire que nous ne connaissons même pas. Intégrer le concert des nations, c’est en comprendre les obligations notamment en matière de droits. Pour ne citer que les Droits de l’Homme.
Sur le plan économique enfin, où nous avons conscience que nous sommes dépendants de l’extérieur dans une proportion qui ne peut-être reniée : les aides budgétaires qui quoique l’on dise constituent un puissant levier, les effets de la crise financière (et économique) mondiale qui fragilisent nos entreprises et impactent sur les partenariats publiques, l’expansion agressive des économies du monde qui ne s’embarrassent pas de considérations passéistes, les différentes intégrations régionales qui mettent à jour nos lacunes en terme de compétitivité et de défense économique.
Indéniablement, nous avons raté le bon wagon et continuons à accumuler les retards. Quand on pense à Madagascar, un pays qui ne maîtrise pas son destin vient à l’esprit, errant depuis des décennies. Ce qui a été construit a été détruit. Ce qui a été bâti a été ravagé. Comment peut-on admettre que le Général de Gaulle qui affirmait « Madagascar est un pays d’avenir et le restera », ait encore raison près d’un demi siècle plus tard.
Tant d’opportunités inexploitées. Tant de rendez-vous manqués. La faillite incombe en premier lieu à nous intellectuels. Ne soyons pas de ceux-ci qui prennent à parti les autres (pays) pour leurs positions, car au final, ils ne font que protéger leurs intérêts. À nous de nous montrer à la hauteur des défis. Beaucoup restent à relever pour la fondation d’un pays prospère et riche se souciant de tous les malgaches, quelque soit leur région d’origine, leur croyance ou leur idées.
Un de ceux-ci est l’éducation des citoyens. Nous connaîtrons encore l’échec et la désillusion si le niveau d’éducation de nos citoyens reste parmi les plus bas au monde. Il n’y a de meilleures armes pour lutter contre les inégalités et pour saisir les opportunités que l’éducation. Il n’y a pas à être offusqué quand les investisseurs étrangers veulent engager des expatriés pour soutenir leur développement, alors que nous sommes incapables de fournir les compétences nécessaires. Quand dans un pays où tout reste à construire, 80% des bacheliers sont littéraires. Finalement, les opportunités qui se présentent sont hors de notre portée. Pourquoi s’étonner alors du niveau de vie de nos compatriotes qui régresse année après année. Il y a lieu de répéter que la principale façon de s’élever socialement reste l’éducation. Et n’oublions pas que le monde évolue et s’enrichit corrélant sa trajectoire avec celle du savoir. Les idéologies qui ont dictées nos décisions durant les années guerre froide ne sont plus à même d’être appliquées en ce début du 21e siècle. Les réformes doivent être menées et en phase avec leurs temps. Il faut acquérir une réelle volonté d’apprendre et de réapprendre. Plus qu’un diplôme, une attitude. Ce que le CEDS inculque à ses auditeurs depuis 5 ans et ce que nous appelons de nos vœux qu’il continue à faire aussi longtemps que nécessaire. La mondialisation est dure, les avancées technologiques amplifient ce phénomène. Les salariés (et à plus forte raison les moins qualifiés) sont devenus les variables d’ajustement ; augmentant la précarité et les risques d’explosion sociale, le risque de casser une dynamique qui a nécessité des sacrifices. La chaîne du développement ne pourra résister car sa solidité est celle de son maillon le plus faible. Manao soroka miara milanja, tongotra miara mamindra.
Encore fallait-il réussir à former cette chaîne, à mobiliser et à fédérer les énergies pour que le moindre devienne un État fort. Un État formé de peuple aux religions différentes, aux convictions parfois contradictoires et aux traditions pléthoriques. Le concept d’État couvre des dispositions juridiques qui sont acceptées par tous, dont la loi fondamentale est la constitution et la justice la pierre angulaire. C’est pour cette raison que la défense de la constitution est si importante car elle est le ciment qui tient cette unité. Le peuple décide de la moralité des enjeux mais non un seul individu ou une frange qu’il représente. La notion de justice est fortement polysémique, et si nous ne devons en retenir que deux, nous choisirons le respect des droits d’autrui et l’exercice de la justice avec rigueur et impartialité. Il ne peut se concevoir de communauté quand les droits des uns sont bafoués pour satisfaire les velléités des autres, fussent-ils une minorité ; quand l’impunité règne et quand la loi n’est pas la même pour tous ; quand les hommes sont emprisonnés et bâillonnés parce qu’ils ont le courage de leurs idées ; quand la juste mesure de la répartition n’est pas recherchée.
L’histoire regorge d’exemple d’échec et d’effondrement de tels régimes.
Il ne s’agit pas seulement de bonté d’âme mais de stratégie. Dans cette compétition que se livrent les nations, nous avons besoin de leadership clair. Avoir le sens de la justice est une des qualités que l’on impute aux vrais leaders. Les vrais leaders font sentir aux gens qu’ils sont au cœur de l’action, qu’ils contribuent à faire quelque chose de plus grand qu’eux, qu’ils peuvent faire la différence. Par la force de son engagement, les capacités des membres du groupe sont exacerbées, déchaînées. Et l’on s’étonne encore de tourner en rond, de n’aller nulle part. Il est plus facile de trouver 100 fantassins qu’un bon général.
Alors, sur cette fondation, pourrons-nous puiser dans les valeurs positives de notre culture pour renforcer ce sentiment d’appartenance à une même nation, juste et qui se soucie de ses citoyens, non seulement des générations présentes, mais de toutes les générations futures. Des valeurs comme la solidarité (Ny akanga maro tsy vakin’amboa), la tempérance (Ny mora tezitra mandranitra ady fa ny mahatsindry fo mitsinjo filaminana), la patience (Didimaso asiam-panafody ka mahareta fa hanana ny soa), le sens du partage (Mifampizara ny nofonkena mitampihavanana), la persévérance (Ny pitikorana mahatondradrano).
Les mêmes objectifs, la même logique de l’urgence, la même idée de communauté, le même sens de l’abnégation doivent nous motiver aujourd’hui. Mais malgré toute sa volonté, l’homme est faible. Nous ne sommes que des êtres faits de chair et de sang, et dont les besoins primitifs ne sont pas encore assouvis. La recherche de la sécurité (alimentaire, physique, financière) pousse les hommes aux pires extrêmes et les empêchent de tenir un raisonnement construit, d’adopter une attitude positive. Il nous appartient de créer les conditions nécessaires à la réussite par la mise en place d’institutions fortes, justes, stables, incorruptibles et qui nous survivront, où les mécanismes de contre-pouvoir jouent pleinement leurs rôles.
Ces défis demandent de nous une nouvelle mentalité, sans prétention mais avec ambition. Nous devons partager que le succès s’obtient par le travail et l’effort.
Sachons rester humbles (Ny fahendrena manalavitra ny famboniantena) et être à l’écoute des autres (Ny tao-trano tsy hefan’ny irery ary ny hevitry ny maro mahatakadavitra). Je ne conçois pas de vivre dans un pays où une idée bonne n’est pas considérée seulement parce qu’elle n’est pas de mon fait, où la répression prend le pas sur le dialogue. Isaac Asimov a bien résumé la situation en disant que « La violence est le dernier refuge de l’incompétence ».
La diversité est une richesse, 50 auditeurs avec des vues différentes sont une richesse, 18 ethnies cohabitant et travaillant ensemble sont une richesse. Autant de différences, autant de cultures, autant de valeurs. Ne permettons pas que soit abandonnée cette richesse, alors que la mondialisation tend à formater pour le conformisme.
Nos aspirations sont grandes. Nous, intellectuels, sommes les plus privilégiés de notre pays car nous avons reçu l’éducation et les moyens de la diffuser. Sur ce long chemin vers la lumière, nous avons une grande responsabilité. Et la grande famille du CEDS doit être la pointe de la lance, étant présente dans les différents secteurs de la vie de ce pays.
Et si la montagne semble trop dure à gravir, que la pente semble trop raide, regardons ces milliers d’anonymes qui travaillent à rendre la vie de leur prochain meilleure, sans se demander si leurs noms figureront dans les livres d’histoire. Ceux qui méritent d’être appelés « de vrais hommes et femmes d’État ». Ceux qui ne se servent pas mais qui servent. Rien n’est perdu, le fihavanana reste un point d’ancrage dans la tourmente.
Robert Kennedy affirmait : « Chaque fois qu’un homme défend un idéal, ou une action pour améliorer le sort des autres ou s’élever contre une injustice, il envoie dès lors une petite vague d’espoir. » Imaginez ce que peuvent déclencher les œuvres de 50, de 250, de milliers, de millions. Des bougies mises côte à côte pour combattre l’obscurité.
Figurer dans le peloton de tête ne se décrète pas, ça se mérite. Il n’y a d’acquis qui n’ait été arraché. Nous sommes jugés pour nos actes. Cette génération sera jugée pour ses actes, puisse-t-elle réussir.
La plus grande faiblesse de l’homme est de ne pas croire, de douter. Nous ne doutons pas, nous ne faiblirons pas et nous n’échouerons pas.
Eric Rabary





