« Quant à flatter la foule,
O mon esprit, non pas,
Car le peuple est en haut
Et la foule est en bas ».
En écrivant ces lignes dans Les contemplations, le sage Victor Hugo pensait-il aux crises politiques malgaches ? On n’aura pas cette prétention, même si cette éventualité est charmante.
Et pourtant, ces fameux vers que tous les férus de démocratie connaissent par cœur mériteraient d’être médités en ces temps où le populisme, au sens d’appel au peuple et d’utilisation d’arguments démagogiques, est devenu une norme. La foule du 13 mai, frustrée, appauvrie, lésée, blessée, et même sans doute pour quelques-uns, financièrement motivée, se voit promue au rang de peuple malgache. En près de trois mois, ces quelques milliers de personnes à Antananarivo et dans les régions sont devenus une véritable force qui s’est imposée aux 18 millions de malgaches, en cumulant plusieurs atouts : un courage indéniable, des haut-parleurs de sonorisation mobile, et maintenant la protection bienveillante des fusils du CAPSAT. « Démocratie est le nom que nous donnons au peuple chaque fois que nous avons besoin de lui » souligne Robert de Flers.
Le pouvoir vient du peuple…
Le pouvoir vient donc du peuple, qui le donne et le reprend. Nous soumettons à l’appréciation du lecteur la valeur toujours d’actualité de l’extrait de texte suivant, publié dans certains journaux en 2002, en pleine polémique sur la légalité et la légitimité sous le titre : « Argumentation juridique démontrant la validité politique de la proclamation de Marc Ravalomanana à la Présidence de la République ».
« (…) [La] « Constitution », est donc l’acte qui établit et fonde le statut du pouvoir politique dans la société malgache. Conformément au courant constitutionnaliste moderne, cette Constitution est avant tout un contrat, un pacte (pactum subjectionis) qui unit le peuple aux gouvernants, et par lequel le peuple reconnaît le pouvoir des gouvernants, c’est-à-dire du gouvernement et du Président de la République. (…)
En vertu de cette théorie contractuelle de la notion de constitution, on est donc en droit de se demander si le peuple malgache reconnaît toujours le pouvoir des gouvernants en place. La réponse ne souffre d’aucun doute : les gouvernants ne possèdent plus la moindre parcelle de l’autorité politique que le peuple lui reconnaissait il y a quelques mois encore. (…)
Il est évident qu’aujourd’hui le pacte constitutionnel entre le peuple malgache et les gouvernants est rompu, ce qui signifie que le statut du pouvoir politique des gouvernants en place, est désormais sans valeur juridique. La continuité de leur fonction ne serait donc qu’une apparence de pouvoir, car le peuple leur a retiré l’effectivité du pouvoir. (…)
Il faut dire qu’un Etat est avant tout un sujet du droit international, dont la souveraineté et la place dans le concert des nations s’apprécient suivant les trois éléments constitutifs de tout Etat, à savoir la population, le territoire et surtout l’appareil de gouvernement. Etant donné que le droit international exige que l’autorité exercée sur la population et sur le territoire par cet appareil de gouvernement soit effective (afin que l’Etat puisse prétendre aux attributs de la souveraineté) il en découle que le maintien du gouvernement sans pouvoir (…) ne ferait que nuire aux intérêts suprêmes de l’Etat et de la nation malgache. En tout cas l’argument incontestable pour démontrer la souveraineté d’un gouvernement sur un territoire et une population est l’effectivité de ses actes quotidiens d’administration locale. (…) ».
A l’époque, l’auteur de cette brillante argumentation juridique pour défendre la légitimité de Marc Ravalomanana était doctorant en droit. Alors que maintenant il a son titre en poche, il vient d’entrer dans l’équipe des négociateurs de Andry Rajoelina pour lutter contre la légalité du même Marc Ravalomanana : il s’agit de l’avocat André Resampa. En politique à Madagascar, aucune amitié n’est sans doute éternelle.
Loi de la jungle…
Sans vouloir débattre avec cet éminent juriste de la qualité de son argumentation, ce pour quoi nous ne nous sentons ni armés ni formés, le simple citoyen que nous sommes se pose quand même des questions. Il est indiscutable que dans une démocratie réelle, le pouvoir est placé pour un temps par le peuple entre les mains des dirigeants. Mais cela donne-t-il autorité au peuple de le reprendre n’importe quand, par n’importe quel moyen, et surtout, à travers n’importe qui ? Dans ce cas, quelle est la valeur du droit, dont le concept a été inventé par l’homme pour essayer de rompre avec le temps des cavernes et la loi de la jungle ? A partir de quelle mesure une foule peut-elle se targuer d’être le peuple ? A partir de quand une succession de meetings, quel que soit son degré de vocifération et de légitimité, peut-elle se substituer à une élection ? Dominique de Villepin déplore l’effritement des fondements de la démocratie dans le monde contemporain : « Une image à la télévision légitime toutes les causes. L’adoubement médiatique se substitue au sacre démocratique : démocratie directe, sondage grandeur nature, vote à main levée, à poing dressé ».
Sans doute la réponse aux questions ci-dessus est simple. Malheureusement, seul ce qui est respectable peut être respecté. Certains argueront donc ici que la Constitution était mal faite et que le code électoral était mal fagoté. Résultat : élections biaisées, résultats peu fiables, Parlement peu représentatif. Soit. Mais la plupart des dinosaures politiques qui hantent actuellement les couloirs du Conseil national de coordination (pro-TGV) ont déjà été au pouvoir pendant la troisième République, soit au sein de l’UNDD, de l’AREMA, voire le VVSV ou le Leader-Fanilo. Pourquoi n’ont-ils pas levé le petit doigt pour proposer des améliorations de la Constitution ou du code électoral ? A moins qu’il ne soit plus simple de crier au loup quand on est dans l’opposition, et de prétendre ne voir que des agneaux quand on est au pouvoir. Le SEFAFI a d’ailleurs rappelé amèrement que Marc Ravalomanana, sévère pourfendeur du code électoral en 2001, affirma après son accession à la Présidence que c’était un des meilleurs d’Afrique.
Populisme et mauvaise foi
Quand on veut s’approprier le pouvoir, et a fortiori en dehors des règles constitutionnelles, il faut se constituer un solide arsenal d’arguments pour provoquer l’enthousiasme de la foule. Avec sagesse, Jean-Jacques Rousseau soulignait que « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ». Le chapelet d’erreurs de Marc Ravalomanana a constitué un terreau favorable. Atteinte à la liberté d’expression par l’impossibilité pour les opposants d’accéder aux chaînes de l’audiovisuel public, mais aussi par la fermeture d’émissions ou de stations audiovisuelles. Atteinte aux valeurs nationalistes, en favorisant l’immixtion d’étrangers dans les sphères de décision économique et politique à Madagascar, allant même jusqu’à tenter de vendre 1,3 millions d’hectares aux sud-coréens. Gabegie, en effectuant des dépenses faramineuses qui ne profitent pas au peuple, telles que l’Air Force One Number Two. Aveuglement, en se focalisant sur des sujets considérés comme inutile (comme l’accueil du sommet de l’Union Africaine qui n’intéresse pas les malgaches).
Et enfin, trahison, en faisant venir des mercenaires pour encadrer l’Emmo-Nat. Ce point sera sa plus grosse erreur, car il s’est mis à dos à la fois une partie de l’opinion publique, mais aussi les officiers et sous-officiers malgaches. On sait tous maintenant quel est l’impact de cette frustration au sein de l’armée. Et il aurait du se souvenir que c’est l’affaire des mercenaires qui a entraîné la chute de Ratsiraka pour les mêmes raisons en 2002. La connaissance de l’Histoire est un des fondements de la science politique. Mais effectivement, on se souvient que Marc Ravalomanana n’est pas très féru de cette discipline, pour avoir répondu des fadaises à une question sur les événements de 1947.
Tous ces thèmes ont servi de ferment à la grogne, et il a suffi que Andry Rajoelina les aligne peu à peu dans les discours. De plus, en temps de crise politique, l’objectif n’est pas de s’adresser à l’intellect des gens par des démonstrations savantes, mais de s’adresser à leurs émotions, en leur racontant ce qu’ils veulent entendre, quitte à flirter avec les mensonges. Le coup de génie de l’ancien maire d’Antananarivo quand il a préparé sa crise, est d’avoir mis en place un quatuor d’éditorialistes, bourrés de divers talents, dont tous ne sont cependant pas louables. Mais le fait est que ces éditorialistes ont réussi à galvaniser les foules, maintenir la pression, prêcher la bonne parole, proférer les menaces et autres imprécations pour orienter la vindicte populaire. Augustin Andriamananoro, Ministre des Postes, télécommunications et des nouvelles technologies du « Gouvernement de transition », a eu le courage (ou l’affront) d’énoncer samedi dernier sur Radio Antsiva cette phrase lourde de sens concernant les mesures à prendre pour se protéger contre l’Emmo-nat : « qui veut la fin, veut les moyens ». Machiavel a trouvé un disciple de plus. « Il n’y a jamais eu qu’un moyen de se hisser au pouvoir, c’est de crier : Peuple, on te trompe ! » rappelait d’ailleurs Louis Latzarus.
Ambiance de Kolkhoze
Populisme et flatterie envers la plèbe ne pouvaient donner qu’un seul résultat : une ambiance de Kolkhoze (coopérative de l’époque soviétique), où la hiérarchie n’existe plus, et dans laquelle tous se sentent dirigeants, responsables, sans considération de valeurs, de compétences ou de discipline. Le Maréchal Clémenceau a eu cette belle définition lapidaire qui est restée célèbre : « La démocratie, c’est le pouvoir pour les poux de manger les lions ».
La crise politique actuelle est donc l’occasion de petites vengeances, de coups sournois, de vengeance pour ceux qui se sont sentis (à tort ou à raison) brimés et opprimés par ceux qui dirigeaient. Est-il donc étonnent de voir et d’entendre des scènes qui ne devraient exister que dans les films de voyous ? Un adjudant qui se permet de braquer son arme sur un vice-amiral. Des syndicats qui votent la destitution de leur directeur général. Un colonel qui s’auto-proclame CEMGAM. Des graines de potence à l’haleine avinée qui s’improvisent comité de vigilance pour racketter les automobilistes aux barrages. Il semblerait que toute la société malgache soit en crise d’adolescence, à l’image de Andry Rajoelina. Faut-il s’attendre à ce que des prêtres novices du petit séminaire d’Ambatoroka fassent un sit-in pour remplacer Mgr Razanakolona comme archevêque d’Antananarivo ? Selon Gustave Lebon, « Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser l’élite au niveau de la foule, mais d’élever la foule vers l’élite ». Vaste programme ou vœu pieu à Madagascar ?
Nous payerons tous cher, un jour ou l’autre, le résultat de cette éducation coupable que nous donnons à nos enfants, ce qui pose la question de la longueur de la vision : très court terme ou long terme ? « Un politicien pense à la prochaine élection. L’homme d’État, à la prochaine génération » soulignait James Clarke. Le problème est que les Malgaches ont semble-t-il perdu la capacité de vision à long terme, d’où cet aspect cyclique des crises politiques. Sur Radio Viva, une éditorialiste exhortait d’ailleurs ainsi les chefs d’entreprise du GEM, accusés de frilosité et d’obstruction à la lutte populaire : « faisons table rase du passé, et nous reconstruirons un avenir meilleur ». L’ennui, c’est que si les tables rases du passé deviennent chroniques, on se demande bien sur quels piliers peut-on encore bâtir une société sereine et stable. Et après, on va encore accuser les bailleurs de fonds de favoriser la pauvreté…
A force de caresser la plèbe pour favoriser son érection, chaque fois qu’un politicien ambitieux mais impatient se sent pousser des ailes, on efface de plus en plus les limites entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, le vrai et le faux, le légal et l’illégal. Ces notions deviennent finalement à géométrie variable en fonction des intérêts politiques. C’est cette même foule qui va être manipulée avec les mêmes ergotages pour renverser celui qu’elle aura porté au pouvoir dans les années précédentes. L’argument suprême des populistes du 13 mai est celui-ci : le peuple y exprime sa volonté. Ce à quoi, on rétorquerait l’excellent mot de Louis Latzarus : « Quand vous lisez dans les journaux « le pays s’est prononcé », comprenez qu’une moitié de la nation a réussi à opprimer l’autre ». Et maintenant, mon Dieu, qu’est ce que le 13 mai s’exprime…
« En démocratie, la politique est l’art de faire croire au peuple qu’il gouverne » disait Louis Latzarus. Le ton est donné. En 1972, on essaie tant bien que mal d’organiser des débats populaires appelés vovonana. En 1991, des conférences nationales, qui ont servi de salle d’accouchement pour la Constitution de la IIIème République. En 2002, la rue a suffi à donner un coup de barre à des résultats d’élections incertains. Pour 2009, Andry Rajoelina tentera-t-il quand même d’y mettre les formes en participant aux Assises nationales organisées par le FFKM, ou bien écoutera-t-il le chant des faucons au sein des politiciens et des militaires, qui tentent de lui faire croire que ce n’est plus la peine ? Toutefois, la sagesse ne se trouve pas toujours dans les voix les plus insistantes, car la raison n’est pas une question de décibels. Au sein de chaque faucon, le vrai n’est jamais très loin.




